Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal, Pensées, L : 6/107).


Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Thèmes de recherche : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la perception et de la cognition. Austrian Philosophy. Méta-esthétique.

Philosophie du réalisme scientifique.



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samedi 11 mai 2013

Kit Fine : "The non-identity of a material thing and its matter" (2011). Traduction de Laurent Iglésias


La Non-Identité d’une Chose Matérielle et de sa Matière


Kit FINE (NYU)


Bien des philosophes pensent qu’une chose matérielle est ou peut être identique à sa matière – qu’une statue, par exemple, peut être la même chose que l’argile à partir de laquelle elle est faite ; ou une rivière, la même chose que l’eau qui s’écoule en elle. Il semble qu’un puissant argument aille à l’encontre de ce type de conception, car dans chaque cas, la chose paraît avoir des propriétés que ne possède pas sa matière. Ainsi, l’argile d’une statue peut exister, même si la statue elle-même a cessé d’exister, et la rivière peut être composée d’une eau différente à différents moments alors que ce ne peut être le cas de l’eau qui la compose. Cependant, ces philosophes ont rétorqué que l’apparente différence au niveau des propriétés ne représente pas une différence au niveau des objets eux-mêmes, mais une différence qui se situe au niveau des descriptions sous lesquelles ils peuvent être considérés. Nous pouvons concevoir une chose donnée comme une statue ou de l’argile, une rivière ou un plan d’eau, par exemple, et, en fonction de la façon dont l’objet est conçu, nous dirons de lui une chose plutôt qu’une autre.
L’objectif de cet article est de montrer que cette contre-réponse n’est pas valide, et que l’argument original défendant la non-identité doit par conséquent être maintenu. Ce n’est pas une tâche facile, tant il semble qu’il n’y ait rien dans les données linguistiques immédiates, qui permette de trancher la question en faveur de l’une ou l’autre des deux positions. Néanmoins, si l’on étend la contre réponse à l’ensemble du langage et qu’on l’étudie dans toutes ses conséquences, je pense qu’il est possible de démontrer son caractère extrêmement peu vraisemblable. L’article est constitué de deux parties principales. La première (§§ 1-4) est largement consacrée à la mise en place du problème. Nous y caractérisons les différentes formes que peut prendre la thèse de l’identité (§1), nous y expliquons comment l’argument en faveur de la non-identité peut en principe s’effondrer (§2), nous présentons les versions les plus vraisemblables de ce type d’arguments (§3), et considérons alors la contre réponse la plus crédible qui peut leur être faite (§4). La seconde partie (§§5-8) entreprend une investigation détaillée des difficultés impliquées par la contre-réponse. Celle-ci se révèlera incapable de rendre compte d’une large variété de données linguistiques différentes, vaguement classées en fonction de la manière de faire référence à une chose matérielle. Quatre principaux types de cas seront considérés : ceux dans lesquels une sorte est explicitement invoquée (§5), ceux dans lesquels elle est implicitement invoquée (§6), ceux dans lesquels la notion de référence est elle-même utilisée pour garantir la référence (§7), et ceux dans lesquels on réfère à une pluralité de choses (§8).


Je vais commencer par quelques mots d’avertissement concernant l’étendue et les limites de mes remarques. Premièrement, il se trouve que certaines questions apparaissent de façon similaire à propos de l’identité des évènements et des actes. Est-ce que l’avalanche est identique à la chute des pierres ? Est-ce que l’acte de tirer au fusil, perpétré par Oswald, est identique à son acte de tuer Kennedy ? Bien que je n’aie pas discuté ces questions, je crois qu’elles donnent lieu à des considérations similaires, et que des arguments très proches peuvent être utilisés pour défendre la théorie selon laquelle dans de tels cas, les évènements et les actes ne sont pas identiques. Deuxièmement, je n’ai pas pris en considération certaines conceptions radicales concernant la nature de la relation d’identité. Certains philosophes ont nié qu’il y ait une notion intelligible de l’identité absolue. D’autres ont pu penser qu’une telle notion existait mais ont nié qu’elle puisse avoir une application dans toutes les catégories – on ne pourrait pas raisonnablement se demander si un nombre est identique à un œuf frit ou si une chose matérielle est identique à sa matière. D’après ce que j’ai compris, selon ces philosophes, la question de l’identité ne devrait même pas être posée. Cela dit, je n’ai pas cherché à savoir si la question devait se poser, ni à savoir de quelle façon on pourrait reformuler les problèmes si ce n’était pas le cas[1]. Troisièmement, il y a des philosophes qui ont des positions non orthodoxes à propos de la question concernant quelles choses matérielles existent. Les idéalistes croient qu’il n’en existe tout simplement pas. Cependant, même certains des philosophes qui croient en l’existence des choses matérielles nient qu’elles soient com-plexes[2], ou qu’elles soient à la fois complexes et non-vivantes[3]. Je n’ai pas tenté de prendre en compte ces considérations. Mon adversaire est quelqu’un qui admet notre ontologie ordinaire des choses matérielles, mais qui nie que cela implique une distinction entre une chose et sa matière. Mon adversaire peut au final avancer plusieurs arguments en faveur de l’identité. Selon moi, le plus puissant d’entre eux est l’argument méta-physique : si une chose et sa matière ne sont pas les mêmes, alors en quoi peut bien consister la différence entre eux ? Un autre argument, qui semble populaire, est celui de la dispensabilité théorique ; dans la mesure où nous n’avons pas besoin de ces coïncidents (chose/matière) pour des objectifs théoriques, il n’y a aucune raison de supposer qu’ils existent. Je crois que l’on peut répondre à tous ces arguments. Cependant, mon but ici n’est pas de fournir de telles réponses[4], et le présent article doit par con-séquent être considéré comme une partie seulement de la justification totale de ma position.
Pour finir, je précise que les considérations présentées dans cet article sont à peu près toutes de nature linguistique : je ne me suis pas penché sur les choses matérielles elles-mêmes mais sur le langage que nous utilisons pour en parler. A vrai dire, je me sens un peu embarrassé d’écrire un article à ce point orienté linguistiquement et à propos d’un sujet métaphysique, étant donné que ma position générale est que ce n’est pas la meilleure façon d’aborder la métaphysique que de le faire à travers l’étude du langage. Néanmoins, nous sommes en présence d’un cas très spécial. Une position dans ce débat présente un argument non-linguistique en faveur de la non-identité, l’autre camp l’accuse alors de confusion linguistique, et afin de ne pas tomber lui-même sous cette accusation, il doit alors montrer que son utilisation du langage n’est sujette à aucune confusion. Les questions linguistiques de cette sorte pourraient se poser dans n’importe quel domaine d’enquête, et bien qu’elles puissent être spécialement courantes – peut-être même endémiques – en métaphysique, je ne crois pas que de telles questions épuisent le sujet ni qu’elles le constituent principalement.





1/ Monisme
     
Mon adversaire pense que les choses matérielles coïncidentes sont identiques. Cela dit, « coïncidentes » peut vouloir dire un nombre con-sidérable de choses, et en fonction de ce que l’on entend par « coin-cidence », nous obtenons forcément différentes versions de la théorie.
 Nous devons distinguer en premier lieu entre coïncidence spatiale et matérielle. Deux choses coïncident spatialement à un moment donné quand la région spatiale exacte qu’elles occupent à ce moment donné est la même. Deux choses coïncident matériellement à un moment donné quand leur matière sous-jacente à ce moment donné est la même.[5] Ma théorie est que les coïncidents matériels n’ont pas besoin de coïncider spatialement, et que les coïncidents spatiaux n’ont pas non plus besoin de coïncider matériellement. Ainsi, une miche de pain et le pain qui la compose sont matériellement coïncidents mais sans l’être spatialement, et une miche de pain mouillée et la miche de pain (qui est mouillée) sont spatialement coïncidentes mais sans l’être maté-riellement. Mais nous n’avons pas besoin de prendre parti sur cette question. Le partisan de l’identité peut se contenter de jouer la sécurité et considérer que deux choses sont coïncidentes à un moment donné si elles sont à la fois spatialement et matériellement coïncidentes à ce moment donné.
Il existe des correspondances entre coïncidence mondaine et nécessaire. Nous pouvons dire que deux choses coïncident dans un monde si elles existent aux mêmes moments (et à un moment au moins) dans le monde et coïncident à chacun des moments auxquels elles existent. De façon similaire, nous pouvons dire que deux choses coïncident nécessairement si elles existent dans les mêmes mondes (et au moins dans un), et coïncident dans chacun des mondes dans lesquels elles existent.
Le monisme extrême peut alors être considéré comme la théorie selon laquelle deux choses matérielles qui coïncident à un moment donné sont les mêmes, le monisme modéré comme la théorie pour laquelle deux choses matérielles qui coïncident dans un monde sont les mêmes, et le monisme faible comme la théorie qui veut que deux choses matérielles qui coïncident nécessairement sont les mêmes (Ou peut-être devrions-nous considérer chaque forme de monisme comme la position affirmant qu’il est nécessaire que les coïncidents d’une sorte pertinente soient identiques).
Là où un pluraliste voit plusieurs choses – une statue, l’argile à partir de laquelle elle est faite, le morceau d’argile – le moniste ne voit qu’une seule chose. On pourrait l’appeler une « chose simple », puisqu’elle n’est vraisemblablement pas considérée comme étant en elle-même une de ces choses plus spécifiques reconnues par le pluraliste.[6] Les monistes peuvent être en désaccord, comme par exemple au sujet de l’identité « intrinsèque » de la chose simple. Le moniste extrême pourra considérer qu’elle est une matière (éventuellement trouée), ou une tranche temporelle instantanée de cette matière, ou quelque chose dont l’identité à travers le temps est indéterminée. D’un autre côté, un moniste modéré, peut considérer que la chose simple est un « contenu » spatial/matériel trans-temporel, ou une part d’un tel contenu liée au monde, ou quelque chose dont l’identité à travers les mondes est indéterminée. Pour la plupart, nos critiques ne porteront pas sur ces différences internes au monisme.
Les conceptions monistes sont de force variable : la position extrême implique le monisme modéré, et le monisme modéré implique le faible. Un moniste modéré qui n’est pas extrême peut être considéré comme strictement modéré, et un moniste faible qui n’est pas modéré, comme un moniste strictement faible. Ainsi, un moniste strictement modéré accepte qu’il puisse y avoir des coïncidents distincts à un moment, bien qu’il n’accepte pas qu’il puisse y avoir des coïncidents distincts à l’intérieur d’un monde.[7]
Pour beaucoup de gens, le monisme strictement modéré passe pour une espèce de juste milieu raisonnable. Il évite le mystère métaphysique de coïncidents mondains distincts et admet pourtant la preuve intuitive forte en faveur de la distinction entre coïncidents dans le temps. Cependant, sous certains rapports décisifs, le monisme extrême est la position la plus défendable. En effet, beaucoup des arguments les plus forts en faveur du monisme et des plus puissantes répliques aux arguments dirigés contre lui présupposent la vérité de la version extrême. Il est par exemple parfois affirmé que le fait que nous puissions dire avec raison que l’argile est une statue constitue une preuve que la statue et l’argile sont identiques. Cela dit, dans la mesure où cela constitue effectivement une preuve en faveur de l’identité, c’est une preuve de l’identité entre coïncidents dans le temps, et cela reste par conséquent incompatible avec une position strictement modérée. Ainsi, le moniste modéré se trouve face au dilemme embarras-sant d’avoir à choisir entre les forces métaphysiques de la position strictement modérée d’un côté, et les forces dialectiques de la position extrême de l’autre.
Je ne souhaite pas préjuger de la manière de résoudre au mieux ce dilemme dans cet article, et j’ai par conséquent essayé de développer des critiques qui soient également valables contre chaque position. A cette fin, supposons qu’une statue et un alliage soient simultanément créés en versant du cuivre et de l’étain en fusion dans un moule, et que l’alliage et la statue soient simultanément détruits à un moment ultérieur. Les deux sont alors mondainement coïncidents[8], et en prouvant qu’ils ne sont pas identiques dans les circonstances en question, nous pouvons démontrer que chacune des formes de monisme est dans l’erreur. Certains monistes pourraient faire une objection à cet exemple en se fondant sur le fait que « l’alliage » ne réfère pas de manière singulière à un matériau (stuff), mais de manière plurielle à ses constituants (peut-être de la même façon que l’expression « le comité » peut être considérée comme référant de manière plurielle à ses membres).[9] Cependant, même ces philosophes concèderont qu’il existe une chose telle que la pièce d’alliage, et la plupart de mes arguments fonctionneront avec « pièce d’alliage » à la place d’ « alliage ».
Tout au long de cet article, l’accent a été mis sur les formes extrêmes et modérées du monisme. Mais, je crois que la version faible du monisme est également dans l’erreur – deux choses matérielles, mêmes des choses de la même sorte, peuvent coïncider nécessairement et pourtant être encore distinctes. Cependant, dans ce cas, la question donne lieu à une difficulté spéciale. En effet, il n’est pas si facile de trouver, ne serait-ce que des contre-exemples présumés à la conception moniste faible. Si, comme je le crois[10], on peut néanmoins le faire, alors les considérations présentes devraient être tout aussi valables que dans le cas des autres formes de monisme afin d’infirmer l’accusation selon laquelle les contre-exemples putatifs n’établissent pas authentiquement la non-identité.


2/ Opacité

Il existe un argument standard contre le monisme extrême : une statue et l’alliage dont elle est faite peuvent avoir des propriétés différentes – ils peuvent par exemple exister à différents moments. Il suit donc de la Loi de Leibniz, c’est-à-dire du principe selon lequel les choses identiques ont les mêmes propriétés, que les deux ne sont pas identiques. Il existe un argument similaire contre le monisme modéré. Deux coïncidents mon-dains ne différeront évidemment pas en regard du temps de leur existence actuelle, mais ils peuvent différer au regard du temps de leur existence possible. L’alliage peut continuer à exister en prenant la forme d’une balle, par exemple. Par contre, la statue ne peut plus exister en prenant la forme d’une balle. Etant donné qu’ils diffèrent quant à leurs propriétés modales, la statue et l’alliage ne sont pas identiques.
Il existe cependant une réponse classique à ce type d’arguments. En effet, on pourrait soutenir que l’apparente différence au niveau des propriétés reflète simplement une différence dans la façon dont on décrit un simple objet.[11] Considérons l’exemple courant de Quine [61] : il est nécessaire que 9 soit plus grand que 7 mais il n’est pas nécessaire que le nombre des planètes soit plus grand que 7. Nous n’irions pas conclure de cela que le nombre des planètes n’est pas identique au nombre 9. De la même façon, nous ne devons pas conclure des vicissitudes temporelles ou modales de l’alliage et de la statue qu’ils ne sont pas les mêmes.
Nous pouvons présenter l’argument de façon plus générale. Supposons que φ(s) soit une phrase contenant une occurrence donnée du terme singulier s. Disons que le contexte φ(­­—), désigné en donnant l’occurrence de s dans φ(s), est transparent s’il permet l’inférence allant de s = t et φ(s) à φ(t). Autrement, il est opaque.[12] La réponse est alors que les contextes employés dans ces arguments en faveur de la non-identité sont opaques.
On pourrait essayer de contrer cette réponse en cherchant des contextes pouvant être admis comme transparents et qui suffisent malgré tout à distinguer les coïncidents. En effet, il y a une façon standard de convertir tout contexte opaque φ(­­—) en un contexte transparent : parce qu’au lieu de dire φ(s) nous pouvons dire « s est tel que φ(il) » (ou, plus formellement, « s est un x tel que φ(x) »).[13] Si nous appliquons cette transformation à la paire de phrases modales, nous obtenons :

      (і) l’alliage est tel qu’il peut exister quand il est en forme de balle ;
      (іі) la statue est telle qu’elle peut exister quand elle est en forme de balle.

De façon similaire, en appliquant la transformation à la paire de phrases temporelles, nous obtenons :

      (і)’ l’alliage est tel qu’il existe au temps t ;
      (іі)’ la statue est telle qu’elle existe au temps t.

L’opposant au monisme affirmera alors que le premier membre de la paire est vrai, le second faux, et le contexte transparent. Sur cette question, mes intuitions vont du côté de l’anti-moniste, mais le moniste soulèvera une objection. Il admettra peut être que la transformation garantit une lecture transparente, mais il maintiendra que dans ce cas, ou bien les phrases sont dépourvues de valeur de vérité (étant donné que la « chose simple » est dépourvue d’identité trans-temporelle ou trans-mondaine déterminée), ou bien leur valeur de vérité est la même (étant donné que la chose simple possède une identité trans-temporelle ou trans-mondaine déterminée). Sinon, il peut soutenir que la transformation ne réussit pas à assurer une lecture transparente. Cette dernière réponse est plus vraisemblable dans le cas du moniste croyant que la chose simple est dépourvue d’identité trans-temporelle ou trans-mondaine déterminée, puisqu’il pourra avancer que même si la construction « tel que » fournit généralement une lecture transparente, elle ne le fera pas aisément dans le cas présent, car nous tendrons à favoriser l’interprétation intelligible opaque plutôt que celle qui est transparente, mais à peine intelligible. (C’est à peu près pour la même raison, qu’il pourrait suggérer, qu’il est si difficile d’obtenir une lecture transparente de « Boston est telle que ‘cette ville’ a six lettres ».)
Il semble, par conséquent, que nous soyons dans une impasse. Quel que soit le contre-exemple que l’opposant au moniste présentera, le moniste criera à la « faute » ! Et c’est là qu’en restent actuellement les choses.
Dans cet article, je souhaite essayer une autre stratégie afin de sortir de l’impasse. Au lieu de tenter de trouver des contextes transparents qui pourraient servir à distinguer les coïncidents, nous explorerons les conséquences dues au fait de considérer comme opaques certains des contextes présumés transparents. En d’autre termes, nous considérerons la conception du moniste disant que ces contextes sont opaques comme une hypothèse sérieuse portant sur le fonctionnement de notre langage, et nous essayerons alors de voir si elle peut être maintenue au regard de ses implications pour le reste de notre langage.
La question de savoir si ces contextes peuvent effectivement être opaques n’a pas été proprement abordée. Les philosophes de tendance moniste se sont satisfaits de montrer que nous pouvions parler comme si leurs théories étaient correctes, plutôt que de montrer que nous le faisons effectivement. Ainsi, ils se sont contentés de construire des langages et une sémantique formels pour ces langages qui sont suffisamment expressifs et cohérents avec leurs conceptions.[14] Selon la traduction que l’on donne des phrases du langage naturel dans ces langages, les arguments anti-monistes en faveur de la non-identité se révèlent alors invalides et les contextes où ils sont employés opaques. Mais ceci est sans rapport avec la question de savoir si les arguments sont valides ou si les contextes sont opaques, à moins que l’on puisse montrer que sous les rapports pertinents, la traduction est fidèle à notre usage réel du langage.
Une fois que l’on prend en compte cette autre question, je pense que l’on découvre que les contextes ne peuvent vraisemblablement pas être consi-dérés comme opaques, et qu’il faut accorder que les contre-exemples originels conservent leur force. Cependant, je dois reconnaître d’emblée que je ne connais aucun moyen de démontrer que le moniste jusqu’au-boutiste est dans l’erreur. Les difficultés qu’il y a à le faire peuvent être mises en relief en considérant sa contrepartie extrême : le mono-référentialiste fanatique.[15] Il s’agit de quelqu’un qui affirme que toute expression référente singulière réfère à la même chose exactement, l’ « Un » (qui est par conséquent l’analogue sémantique de l’Absolu). Lorsqu’on lui fait remar-quer que Bush a gagné les élections et que Gore ne les a pas gagnées, et que par conséquent Bush et Gore ne sont pas identiques, il répond que «    a gagné l’élection » forme un contexte opaque : « Bush » et « Gore » réfèrent tous deux à l’Un, mais dire que Bush a gagné l’élection, c’est dire que l’Un a gagné l’élection d’une manière Bushéènne, et dire que Gore n’a pas gagné l’élection, c’est dire que l’Un n’a pas réussi à gagner l’élection d’une façon Goréènne. Nous n’avons donc rien d’autre que l’Un gagnant ou perdant l’élection d’une manière plutôt que d’une autre. Il est clair qu’une réponse de ce genre peut être élaborée de manière à s’étendre par ramification à l’ensemble du langage : ce que nous prenons pour une différence de référence à l’intérieur d’un contexte transparent, il le prend pour une différence dans la manière de référer à l’intérieur d’un contexte opaque, et ce que nous voyons comme une quantification sur différents objets, il le voit comme une quantification adverbiale sur différents modes de l’Un, et ainsi de suite. Il semblerait donc qu’il n’y ait raisonnablement aucune chance de démontrer qu’il est dans l’erreur.
 Maintenant, certains philosophes peuvent penser que l’hypothèse du mono-référentialisme fanatique nous fournit une nouvelle forme de l’indétermination de la référence, à placer aux côtés des formes multi-référentielles les plus usuelles, et qu’il n’y a par conséquent aucun intérêt à savoir si le langage est mono-référentiel ou bien multi-référentiel. Pourtant il est certain que cela en a un, et assurément, il faudrait rejeter la position mono-référentialiste comme un sommet de l’absurdité. Mais pour ceux d’entre nous qui sont disposés à suivre les normes ordinaires de justification, sur quelles bases cette position doit-elle être précisément rejetée ? Répondre à cette question nous placera en meilleure posture pour évaluer les raisons de rejeter les autres formes de monisme moins extrêmes.
Commençons par distinguer deux versions de la position fanatique : une position relativement conservatrice et une autre plus radicale. Le partisan de la position radicale affirme que nos jugements ordinaires selon lesquels Gore n’est pas identique à Bush, ou que le nom « Gore » ne réfère pas à Bush, sont erronés, et c’est seulement en écartant ces jugements que sa position peut être soutenue. Mais on pourrait objecter que même si nous considérons ces jugements comme discutables pour les besoins du débat, il y aura d’autres juments connexes qui devront être également écartés. En effet, notre radicaliste acceptera probablement que Bush a gagné les élections tandis que Gore ne l’a pas fait. Mais nous avons une intuition forte de la validité de l’inférence concluant que Bush n’est pas identique à Gore, ainsi que de l’autorisation qu’elle reçoit du contexte «     a gagné l’élection ». Notre radicaliste doit par conséquent rejeter l’affirmation voulant que l’inférence soit valide ou le contexte transparent. Ainsi, non seulement il doit abandonner les jugements particuliers d’identité ou de référence, mais il doit aussi faire de même pour les jugements particuliers et défendus avec vigueur qui concernent la validité de certaines inférences et la transparence de certains contextes.
D’un autre côté, le représentant conservateur de cette position accepte nos jugements ordinaires disant que Gore n’est pas identique à Bush ou que le nom « Gore » ne réfère pas à Bush. Il doit par conséquent considérer que l’identité et les contextes référentiels sont opaques. Mais on pourrait objecter à cela que le contexte « ‘u’ réfère à    » est paradigmatique pour les contextes transparents : dans la mesure où un contexte transparent f (  ) est un contexte dans lequel la valeur-de-vérité de f (t) dépend de ce à quoi t réfère : alors il est évident que le contexte « u réfère à    » devrait être transparent. En outre, il y aura une notion d’identité, corrélative à la notion de référence, pour laquelle : ‘u’ réfère à t ssi u = t (en admettant que les termes ‘u’ et ‘t’ réfèrent tous les deux). Mais si la référence est transparente, alors la notion corrélative d’identité l’est aussi, puisque étant donné que u = t, il s’ensuit par la corrélation que ‘u’ réfère à t, donc étant donné que t = s, par la transparence de la référence il suit que ‘u’ réfère à s, et ainsi encore par corrélation, u = s.[16] Ainsi, la position du conservateur sera en conflit avec nos jugements de transparence à la fois dans les cas d’identité et dans ceux de référence.
Il y a cependant une difficulté associée. En effet, le moniste conservateur souhaite maintenir que les noms « Gore » et « Bush » réfèrent tous les deux à l’Un (et nullement à autre chose), et ainsi que « Gore » réfère à Bush et que Gore est le même que Bush. Mais, comment cela peut-il être compatible avec notre jugement ordinaire que le nom « Gore » ne réfère pas à Bush ou que Gore et Bush ne sont pas les mêmes ? Nous devons clairement considérer que les notions de référence et d’identité, dans les termes utilisés pour formuler sa position, sont distinctes de nos notions ordinaires de référence et d’identité. Mais, on ne voit pas alors clairement comment il faut comprendre ces notions.
Pour qu’une telle position du moniste soit d’un quelconque intérêt, il doit soutenir qu’il utilise la notion d’identité au sens de la stricte identité numérique (et qu’il utilise la notion de référence de manière corrélée), et il doit par conséquent soutenir qu’il ne s’agit pas de la notion ordinaire d’identité. Mais il est vrai que nous utilisons parfois les termes « même » ou « identique » dans un sens relativement approximatif : nous pouvons dire de manière correcte « cette voiture est la même que celle-là » pour signifier par exemple que ce sont des voitures de même modèle. Mais on suppose normalement que la notion d’identité numérique stricte peut être identifiée à cette notion d’identité corrélative à la notion de référence. De la sorte, même s’il peut être correct de dire que cette voiture-ci est la même (c’est-à-dire du même modèle) que cette voiture-là, il n’est pas correct de dire que « cette voiture-ci » réfère à cette voiture-là. Le moniste doit par conséquent nier que sa notion d’identité corresponde à la notion ordinaire de référence. Il ne peut cependant fournir aucune raison à son démenti, il n’y a pas de critère indépendant – aucune conception alter-native de la référence par exemple – auquel il puisse faire appel pour identifier la notion : sa prétention d’avoir délimité la notion d’identité numérique stricte parait alors complètement dépourvue de fondement. C’est « transcendantal » dans le sens négatif où l’on va au-delà de tout moyen paraissant à notre disposition et permettant de comprendre ce qu’est la notion. Même si nous accordons que la conception mono-référentialiste peut constamment rendre compte des données, il y a d’autres problèmes d’ordre purement théorique. En effet, si nous com-parons sa conception avec la conception ordinaire, nous voyons qu’elle souffre d’une complexité superflue. La multiplicité des référents avancée par la conception ordinaire se reproduit pour lui au niveau des « modes », tandis que l’Un lui-même ne fait rien. Il est peut être le rouage central d’une vaste machine sémantique, mais il est complètement déconnecté de toutes les parties actives. C’est donc strictement en fonction de principes de simplicité théorique que nous devrions abandonner l’Un, et considérer que la relation référentielle principale est celle que l’on trouve entre un terme et les modes. Mai les soi-disant « modes » ne sont alors pas à proprement parler des modes de quoi que ce soit, et dans tous les cas, ils seront indiscernables de ce que l’on conçoit ordinairement comme les référents des termes. Bien qu’elle semblait à première vue en être si éloignée, la conception mono-référentialiste se réduira simplement à la conception multi-référentialiste ordinaire.
Nous voyons par conséquent qu’en dehors des jugements particuliers de référence et d’identité que sa position exige qu’il produise, il y a au moins deux raisons de ne pas prendre les conceptions du fanatique au sérieux : premièrement, il n’est pas capable de rendre compte de certains cas paradigmatiques de validité et de transparence, si ce n’est en faisant appel à une notion « transcendantale » de l’identité et de la référence ; deuxième-ment, sa théorie est inutilement compliquée et se réduit à la conception ordinaire une fois que la complication inutile est écartée. Les positions du moniste à propos des choses matérielles peuvent être moins extrêmes que celles du fanatique, puisqu’il dispose d’une pluralité de uns différents à la place d’un unique Un, mais nous allons voir que de manière assez similaire, les conséquences de sa position sont absurdes et qu’elles nous fournissent des raisons comparables pour préférer la laisser de côté.



3/ Choix d’exemple

     
Nous allons considérer un éventail de conditions ou de contextes au moyen desquels le pluraliste souhaite tracer une distinction entre les coïncidents. Les conditions standard de cette sorte ont déjà été mentionnées. Elles incluent des conditions temporelles, telles que « existant au temps t », des conditions modales, telles que « pouvant être en forme de balle », et des conditions de constitution, telles que « constitué de tel et tel matériau ». Malheureusement, toutes ces conditions souffrent d’un défaut ou d’un autre. Les conditions temporelles ne fonctionnent pas contre le monisme modéré. L’utilisation des conditions modales requiert de faire appel à des intuitions modales de re de taille, or quelle que soit la conception que l’on a de l’intelligibilité ou de la disponibilité de telles intuitions, il serait préférable de ne pas avoir à faire appel à celles-ci. Les conditions de constitution ont une application trop limitée. Bien que le point soit souvent négligé, ce n’est pas une pièce d’alliage mais seulement l’alliage lui-même qui peut à proprement parler être dit constituer ou composer une statue. Mais cela signifie alors que le moniste peut affirmer que dans l’argument correspondant en faveur de la non-identité, le terme – comme « l’alliage » – qui est utilisé pour la matière constituante n’est pas une authentique expression singulière référente et qu’il remplit une autre fonction linguistique.
Dans le but d’éviter ces nombreux problèmes qui accompagnent les conditions standard, nous utiliserons des exemples quelque peu différents. Heureusement, nombre d’entre eux sont disponibles. Ainsi dans le cas familier de la statue, il y aura un sens clair selon lequel la statue peut être défectueuse, de qualité inférieure, bien ou mal faite, précieuse, laide, Romane, échangée, assurée, ou admirée, même si ce n’est pas le cas de l’alliage qui la compose. Ces exemples ont une efficacité identique contre le monisme modéré et le monisme extrême, ils ne font pas appel à des intuitions modales de re, et ils fonctionnent tout aussi bien avec « la pièce d’alliage » à la place de « l’alliage ». Nous les utiliserons donc - pour la plupart d’entre eux - afin de tenter de distinguer la statue de l’alliage (ou de la pièce d’alliage corres-pondante).[17]
Le fait qu’il y ait une gamme aussi large de prédicats au moyen desquels les deux peuvent être distingués est d’une signification plus générale pour notre argument ainsi que pour la métaphysique des choses matérielles. En premier lieu, ces prédicats ne sont pas modaux ou temporels, bien qu’ils puissent impliquer un élément modal ou temporel. Les modèles formels qui se concentrent sur la dimension modale ou temporelle des choses matérielles sont donc d’une pertinence douteuse dans ces cas. En effet, les exemples suggèrent plus généralement que la préoccupation portant sur les caractéristiques temporelles ou modales des choses matérielles peut être égarante, et que la question de l’identité peut probablement être résolue en même temps que d’autres problèmes, sans avoir à prendre en compte de telles caractéristiques.
Deuxièmement, les monistes comme les pluralistes manifestent une tendance générale à exagérer le degré auquel les coïncidents mondains sont semblables. De tels coïncidents ont toutes leur propriétés physiques et spatiales sous-jacentes en commun, et on pense généralement que les seules différences qu’il y a entre eux sont des différences de nature et de constitution. Différences considérées comme marginales, et d’une façon ou d’une autre insaisissables. C’est la raison pour laquelle l’idée que les coïncidents sont identiques semble presque irrésistible. Donc, si nous pouvons rendre raison des contre-exemples apparents, nous aurons alors une explication simple et pleinement satisfaisante de l’accord entre propriétés : les objets s’accordent au niveau de leurs propriétés parce qu’ils sont le(s) même(s).
Cette conception est gouvernée par une représentation des choses matérielles comme objets in extenso, ne possédant rien au-delà des dimensions qu’ils occupent – qu’il s’agisse de dimensions de l’espace ou du temps, ou du plenum modal. Mais, si nous prêtons attention à la façon dont sont décrites les choses matérielles, nous nous apercevons que la conception tient du mythe du philosophe. En plus des différences mentionnées au-dessus (défectueuse, de qualité inférieure etc.), il peut y avoir des différences de type plus exclusivement physique. Ainsi, un alliage peut être léger, stable ou multicolore, même si la statue qu’il compose ne l’est pas ou, pour utiliser un exemple de Fine (2000), deux lettres coïnci-dentes peuvent différer en fonction du côté de la feuille de papier qui constitue leur face et de celui qui constitue leur dos. Les différences prédicationnelles entre coïncidents sont nombreuses, d’une ampleur consi-dérable, et ne peuvent d’aucune manière évidente être rapportées à des différences dans l’extension spatiale – ou spatio-temporelle.
Troisièmement, ces différences prédicationnelles représentent ou reflètent souvent le fait de posséder des objets d’une sorte donnée dans notre ontologie. Sous ce rapport, il vaut la peine de souligner que ces différences ne reposent pas simplement sur l’application correcte des prédicats, mais aussi sur leur application signifiante. Une chaise peut de façon significative être dite confortable ou inconfortable, bien que cela ne soit pas le cas du bois avec lequel elle est faite ; une statue peut significativement être dite Romaine ou Romane, bien qu’on ne le dise pas de l’argile ou de l’alliage même ; et on peut significativement dire que l’on dépense un penny ou un dollar, mais pas un métal ou un papier.[18] A chaque sorte peut être associée une gamme caractéristique de prédicats s’appliquant de manière signifiante aux objets de la sorte en question – ce que nous pouvons appeler son « domaine de discours ». Le domaine de discours associé à chaque sorte implique alors – ou, au moins, en partie – qu’il y ait des objets de la sorte concernée dans l’ontologie. Les chaises sont faites pour que l’on s’assoie dessus et c’est pourquoi elles peuvent être dite confortables ou inconfortables de façon significative ; les statues sont faites pour l’appréciation esthétique et, pour cette raison, elles peuvent être décrites comme étant d’un style plutôt que d’un autre ; l’argent est une unité d’échange et en tant que tel, il peut être gagné ou dépensé. Ainsi, toute tentative pour comprendre le rôle que les objets de ces différentes sortes jouent dans notre vie quotidienne doit tenir scrupuleusement compte de ces différences catégoriales dans la prédication.




4/ Déplacement Prédicatif

     
Considérons un des contextes au moyen duquel l’opposant au monisme souhaite affirmer que deux coïncidents ne sont pas les mêmes. En argumentant contre son adversaire, le moniste ne peut alors se contenter de simplement affirmer que le contexte est opaque. Il doit fournir quelque raison de penser qu’il est opaque. Et, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, il doit fournir une explication à propos de sa manière d’être opaque. Concentrons nous sur le deuxième de ces deux défis (le premier sera étudié plus tard). Comment l’argument en faveur de la non-identité se révèle-t-il faux selon le moniste ?
Considérons de manière précise quelles peuvent être ses options pour répondre à cette question. L’argument de la non-identité a la forme générale suivante :

φ(s), non - φ(t)
      s t

(les prémisses étant inscrites au-dessus de la ligne et la conclusion au-dessous). Celui qui croit en la transparence possède la justification suivante pour considérer que l’argument est valide. Le terme singulier s réfère en dessous de la ligne à un objet particulier x, et de la même façon, le terme singulier t réfère au-dessous de la ligne à un objet particulier y. Le terme singulier s réfère au-dessus de la ligne (à gauche) à un objet particulier x’ qui est le même que l’objet auquel il réfère en dessous de la ligne ; et de la même façon, le terme singulier t réfère au-dessus de la ligne (à droite) à un objet particulier y’ qui est le même que l’objet auquel il réfère au-dessous de la ligne. Le contexte  φ(  ) signifie sur la gauche une certaine propriété ; et, de la même façon, le contexte φ(  ) signifie sur la droite une certain propriété P’ qui est la même que la propriété qu’il signifie sur la gauche. A ce moment là, la première prémisse est vraie seulement si l’objet x’ auquel s réfère au-dessus de la ligne a la propriété P signifiée par le contexte φ(  ) sur la gauche, et la seconde prémisse est vraie seulement si l’objet y’ auquel réfère t au-dessus de la ligne n’a pas la propriété P’ signifiée par le contexte φ(  ) sur la droite. Puisque P et P’ sont les mêmes, il s’en suit, étant donnée la vérité des prémisses, que x’ et y’ ne sont pas les mêmes, et puisque l’objet x auquel réfère s en dessous de la ligne est le même que x’ et que l’objet y auquel réfère t en dessous de la ligne est le même que y’, il s’en suit également que x et y ne sont pas les mêmes. Donc, puisque les objets auxquels réfèrent s et t en dessous de la ligne ne sont pas les mêmes, la conclusion est vraie.[19]
Le moniste devrait par conséquent préciser exactement où échoue cette justification de l’argument.[20] Il y a justement des façons très radicales de contester la justification. On peut affirmer qu’un des termes n’est pas effectivement utilisé pour référer, ou pour référer à une chose particulière, que ce soit au-dessus ou en dessous de la ligne. Même en acceptant que les termes réfèrent à des choses particulières, on peut affirmer que le contexte φ( ) n’est pas utilisé pour signifier une propriété, à gauche comme à droite. Cependant, je crois que de telles ruptures pathologiques dans le raisonnement ne sont pas pertinentes dans le cas présent.[21] En outre, étant donné que chaque terme, dans chacun de ses usages, réfère à une seule chose et que le contexte, dans chacun de ses usages, signifie une propriété, les conditions de vérité fixées ne peuvent raisonnablement pas être remises en cause : φ(s) sera vrai seulement si x’ a la propriété P’ (similairement pour φ(t)) et s ¹ t sera vrai si x et y ne sont pas les mêmes.
 Nous nous retrouvons par conséquent avec deux options : un des termes s ou t au moins, dans chacun de ces deux usages, ne réfère pas à la même chose, ce qui revient à dire que x n’est pas le même que x’, ou que y n’est pas le même que y’. Ou encore, le contexte φ( ), dans chacun de ses deux usages, ne signifie pas la même propriété, ce qui revient à dire que P n’est pas la même que P’. En d’autres termes, soit il y a un déplacement dans la référence, puisque nous allons du dessus vers le dessous de la ligne, soit il y a un déplacement dans ce qui est prédiqué, puisque nous allons de la gauche vers la droite. Nous pourrions nommer le premier d’entre eux, déplacement référentiel, et le second, déplacement prédicationnel. Ainsi, en dépit de la forme syntaxique commune (le même terme ou le même contexte), il n’y a pas de fonction sémantique commune.
Appelons référence standard la référence d’un terme en tant qu’elle apparaît dans une affirmation d’identité. La référence standard d’un terme est naturellement considérée comme sa référence simpliciter, exception faite de tout contexte. Un partisan du changement référentiel doit concevoir un des termes s ou t qui se trouve dans un contexte opaque φ(-) comme ayant une référence non-standard. Un exemple classique d’une telle conception est la théorie Frégéenne de la référence indirecte. Dans le processus d’inférence depuis « le Roi George souhaitait savoir si Scott était l’auteur de Waverley » et « le Roi George ne souhaitait pas savoir si Scott était Scott » jusqu’à « L’auteur de Waverley n’est pas Scott», les termes « Scott » et « l’auteur de Waverley » renvoient dans la conclusion à leurs référents standards, mais renvoient dans les prémisses à leurs sens (habituels). D’un autre côté, un exemple familier de déplacement prédicatif est l’exemple de Quine concernant Giorgione. Dans le processus d’inférence depuis « Giorgione est appelé ainsi à cause de sa taille » et « Barbarelli est appelé ainsi à cause de sa taille » jusqu’à « Giorgione n’est pas Barbarelli », le contexte « est appelé ainsi à cause de sa taille » sert probablement dans la première prémisse à signifier la propriété d’être appelé « Giorgione » à cause de sa taille et, dans la seconde prémisse, à signifier la propriété d’être appelé « Barbarelli » à cause de sa taille (tandis que les termes singuliers, puisqu’ils apparaissent dans les prémisses, sont probablement utilisés pour référer à leurs référents standards).
Le changement référentiel ne constitue donc pas vraiment une option ici, quels que soient ses mérites au regard de l’explication de l’opacité pour d’autres cas. Et ceci parce que le moniste ne propose pas simplement une doctrine sémantique disant que certains contextes sont opaques. Il propose également la conception métaphysique selon laquelle tous les coïncidents sont les mêmes et en effet, c’est probablement uniquement à cause de la conception métaphysique qu’il se sent obligé de défendre la doctrine sémantique. Mais à présent, le danger est que l’explication de l’opacité en termes de déplacement référentiel entre en conflit avec la conception métaphysique. En effet, pour les mêmes termes exactement, est-ce que les référents non-standard auxquels l’explication fait appel ne seront pas à la fois distincts des référents standard et pourtant coïncidents avec eux?
Considérons un cas particulier. Nous souhaitons être capable d’affirmer que la statue est mal faite et que la pièce d’alliage n’est pas mal faite, sans pour autant inférer que les deux sont identiques. Le partisan du déplacement référentiel soutiendra que « la statue » dans « la statue est mal faite » a un référent non-standard. Il est donc clair que le référent non-standard de la statue est distinct du référent standard. Mais il y a également de bonnes raisons pour le considérer comme une chose matérielle coïncidant avec le référent standard. En effet, nous pouvons dire de manière correcte que « la statue mal faite est composée de bronze » ou que « la statue mal faite repose sur le sol ». Tout a l’air de fonctionner comme si le référent non-standard avait absolument les mêmes attributs physiques sous-jacents que le référent standard. Et s’il en va ainsi, il est difficile de voir comment le référent non-standard pourrait ne pas être une chose matérielle ou ne pas coïncider avec le référent standard.
Il y a deux points à partir desquels ce raisonnement pourrait éventuel-lement être battu en brèche. Premièrement, on pourrait affirmer que l’assertion selon laquelle « la statue mal réalisée est faite de bronze » est un cas de métonymie : le référent non-standard n’est pas proprement composé de bronze, malgré l’assertion disant qu’il l’est, laquelle est utilisée pour exprimer qu’un objet étroitement associé, la « chose simple », est composée de bronze. Cependant, contrairement aux cas standards de métonymie (comme dans « la couronne est lasse de son règne »), nous n’avons pas du tout le sentiment que l’assertion n’est pas vraie au sens littéral. De plus, nous pouvons affirmer que la statue est là-bas et très mal faite, sans que soit palpable le changement de la référence en milieu de phrase (comme il l’est dans « la couronne est cloutée de diamants et lasse de son règne »).
Deuxièmement, on pourrait admettre que les référents standard et non-standard ont les mêmes attributs physiques sous-jacents et qu’ils sont donc coïncidents, tout en niant que le référent non-standard est une chose matérielle. En effet, on pourrait penser que c’est seulement dans un sens dérivé que le référent non-standard a telle et telle composition matérielle ou telle et telle position, et que la matérialité et la spatialité dans ce sens dérivé ne suffisent pas à garantir que le référent non-standard soit une chose matérielle. Mais il est à présent difficile d’identifier le désaccord entre le moniste et le pluraliste. En effet, même le pluraliste peut accorder que c’est seulement de manière dérivée que les choses matérielles ordinaires sont matérielles ou spatiales, et que la doctrine moniste peut être valable lorsqu’elle est restreinte à une classe d’objets fondamentaux qui ne sont ni matériels ni spatiaux de façon dérivée.
Il semble donc que le déplacement prédicatif soit la seule option viable pour le moniste. Lorsque l’on asserte que la statue est mal faite mais que la pièce d’alliage coïncidente ne l’est pas, il doit y avoir un déplacement au niveau de la propriété attribuée à la même chose. Dans le premier cas, nous devons être en train d’affirmer que la chose est mal faite en tant que statue, et dans le second cas, de nier qu’elle soit mal faite en tant que pièce d’alliage. Il y a de plus une explication naturelle de la manière dont advient le déplacement. La condition «    est mal faite », dénuée de tout terme-sujet, signifie une relation à deux places – avec une des places d’argument à remplir par la chose qui est dite être mal faite, et l’autre à remplir par l’aspect sous lequel elle est dite mal faite. Les termes « la statue » ou « la pièce d’alliage », de l’autre côté, référent tous les deux à une certaine chose, et font tous deux appel à un certain aspect, qu’il s’agisse de statue ou de pièce d’alliage. Une phrase, telle que « la statue est mal faite », est alors utilisée pour signifier que le référent du terme-sujet est mal fait relativement à l’aspect auquel il fait appel. Ainsi l’aspect fourni par le terme-sujet est « correspondant » ou « coordonnée » à l’aspect visé par le terme-prédicat.
Par conséquent, la question à laquelle nous faisons face est de savoir si une explication de l’opacité présumée en termes de déplacement prédicatif peut être maintenue.



5/ Invocation Explicite de Sortes


Nous allons considérer une série de cas qui soulèvent des difficultés pour l’hypothèse du déplacement prédicatif. Ils sont classés selon le mécanisme qui pourrait sembler être en jeu lors de l’appel aux sortes, pertinentes ou non. Dans la présente section, nous considérons les cas où la sorte est explicitement donnée par le terme-sujet, et nous considérons quel rôle pourraient jouer les descriptions auxiliaires, la relativisation par le prédicat, ou le contexte non-linguistique, à propos de la détermination de la sorte appropriée. Nous considérons alors les cas dans lesquels la sorte est donnée implicitement ; et finalement les cas dans lesquels une pluralité de sortes pertinentes doit être donnée d’une façon ou d’une autre. L’argument global a un caractère cumulatif : on soulève des difficultés successives face auxquelles les réponses du moniste ne peuvent que rendre sa conception de plus en plus arbitraire et compliquée, jusqu’à ne qu’elle ne puisse plus paraître soutenable. Je considère que les arguments venant de la référence (donnés en §7) sont à cet égard particulièrement dévastateurs.
Nous commençons par des cas où l’on a explicitement recours à la sorte pertinente. Le moniste souhaite soutenir qu’une phrase sortale comme « la statue », est capable d’invoquer la sorte pertinente et en terme de laquelle une phrase donnée doit être comprise, comme pour « la statue est mal faite ». C’est un fait remarquable que le matériel descriptif correspondant ne soit pas capable de faire appel de manière similaire à la sorte pertinente.[22] Supposons qu’au lieu d’utiliser la phrase « la statue », on utilise la phrase « la pièce d’alliage qui a été modelée dans telle et telle forme à des fins artistiques, placée sur un piédestal dans un musée etc. ». En disant alors « la pièce d’alliage qui a été modelée dans telle et telle forme… est mal faite » nous dirions que la pièce d’alliage a été mal faite plutôt que la statue. En effet, nous pouvons incorporer dans la clause caractérisante ce qui serait exactement exigible pour que quelque chose soit une statue, ou encore dire explicitement « l’alliage à partir duquel la statue est formée » ou « la pièce d’alliage qui coïncide avec la statue ». De plus, le matériel qualifiant additionnel n’aura aucune tendance à altérer le rapport sous lequel la chose est dite être mal faite. En général, lorsqu’on utilise une phrase sortalement déterminée, telle que « la statue qui… » ou « la pièce d’alliage qui… », la sorte qui pourrait être pertinente pour les prédications subséquentes est simplement une fonction du terme sortal directeur (« statue » ou « pièce d’alliage »), mais pas de la caractérisation résultante.
 La non-pertinence du matériau non-sortal est quelque chose que le pluraliste peut aisément expliquer — le terme sortal directeur détermine à quel type de chose nous faisons référence, et c’est tout ce dont nous avons besoin pour l’application des prédicats en question. Mais cela tient du mystère pour le moniste. En effet pourquoi se soucier de la façon dont est présentée l’information pouvant servir à recourir à un aspect pertinent ? Le moniste pourrait soutenir qu’un terme sortal tel que « statue » ou « pièce d’alliage » n’a pas seulement un sens prédicatif (prédiquant un trait temporel de la chose pour le moniste extrême et un profil temporel de la chose pour le moniste modéré), mais qu’il sert également à repérer un critère pertinent d’identité (d’identité à travers le temps pour le moniste extrême et d’identité à travers les mondes pour le moniste modéré). Le matériau non-sortal, au contraire, a simplement – ou est simplement utilisé dans – le sens prédicatif. Mais, même si un terme sortal a ces deux sens, le sens critériel est sans doute une fonction de son sens prédicatif (ce sont aux choses avec tel et tel trait temporel ou tel et tel profil temporel que s’appliquent les critères d’identité correspondants à travers les temps et les mondes), et on ne voit toujours pas clairement pourquoi le matériel caractérisant serait incapable de jouer un rôle lors du recours à l’aspect pertinent. Le mystère métaphysique des entités disparates au niveau ontologique est ainsi reproduit au niveau linguistique chez le moniste, sous la forme du mystère d’une fonction sémantique disparate. Le com-portement des termes sortaux n’est pas seulement quelque chose qui tient du mystère pour le moniste, mais est aussi anormal en tant qu’espèce d’opacité. En effet, tous les cas familiers d’opacité sont tels qu’ils peuvent être provoqués par un matériel descriptif adapté. Ainsi, au lieu d’utiliser les noms « Hesperus » et « Phosphorus » dans les exemples standards d’attitu-des propositionnelles, nous pouvons utiliser les descriptions « l’étoile du matin » et « l’étoile du soir » , et au lieu de dire « Clark Kent est entré dans la cabine téléphonique » et « Superman est sorti » (comme dans les exemples de Saul [97]), nous pouvons dire « l’employé insignifiant est entré dans la cabine téléphonique » et « le sauveur du monde est sorti ». Le fait que l’opacité supposée par le moniste n’ait pas ce caractère général devrait nous rendre méfiant à propos de son authentique existence.
L’absence d’un déclencheur descriptif affaiblit encore plus la position du moniste d’une autre manière. En effet, cela le prive de la possibilité d’établir de manière indiscutable l’opacité des contextes qui l’intéressent. Le moyen le plus direct - et peut être le plus convaincant - pour montrer qu’un contexte donné est opaque est de montrer que la substitution de termes clairement co-référentiels à l’intérieur du contexte peut induire un changement dans la valeur de vérité. Une façon de le faire est d’utiliser deux descriptions définies, comme « le φ » et « le ψ », pour lesquelles il est évident qu’exactement le même objet uniquement satisfait les deux conditions φ et ψ. Mais si les descriptions définies ne satisfont pas cet objectif, il est alors difficile de savoir quels autres exemples pourraient y parvenir à leur place. Il apparaît ainsi que le moniste sera incapable de trouver une preuve linguistique directe en faveur de l’opacité des contextes discutés, et en l’absence d’une telle preuve, nous devons à nouveau être très prudents lorsque nous supposons que les contextes sont effec-tivement opaques.
Il y a d’autres déclencheurs potentiels d’opacité qui ne semblent pas fonctionner non plus comme ils le devraient dans le présent contexte. Nous pouvons mettre ceci en relief au moyen d’une comparaison avec d’autres prédicats, clairement relatifs aux aspects, et dont le comportement est celui que le moniste conçoit comme devant caractériser ses prédicats relatifs aux sortes. « Approprié », « qualifié », « pertinent », et « important » en sont des exemples évidents. Il se peut que la personne faisant une demande pour un poste de professeur soit qualifiée, tandis que la personne qui postule pour un travail de concierge ne le soit pas. Mais nous ne serions pas tenté d’en conclure qu’il ne s’agit pas de la même personne. De plus, ce qui peut probablement expliquer l’opacité dans ce cas, c’est que le prédicat « qualifié » est relatif à un aspect : il est vrai d’une personne relativement à un aspect pertinent. Ainsi, en disant que la personne qui postule pour le poste de professeur (concierge) est qualifiée, on dit qu’elle est qualifiée pour ce poste, où l’aspect pertinent selon lequel la personne est dite être qualifiée est fourni par le terme-sujet.
Ainsi, pour les prédicats de ce type, on s’attendrait à pouvoir être capable d’indiquer l’aspect pertinent directement au sein du terme-prédicat lui-même. En effet, en indiquant l’aspect à l’intérieur du prédicat – plutôt qu’à l’intérieur du terme-sujet, on le ramène vers ce à quoi il appartient le plus naturellement. Pour les cas évidents de prédicats relatifs aux aspects, ceci peut en effet être réalisé. On peut ainsi dire qu’une personne qui postule pour le poste de professeur n’est pas qualifiée pour le poste de concierge – ou est également qualifiée ou supérieurement qualifiée pour le poste de concierge. Ici, dans le premier exemple, le terme-sujet ne joue aucun rôle dans la reconnaissance de l’aspect pertinent, tandis que dans les deux autres exemples, il joue bien ce rôle, bien que ce soit de concert avec la relativisation explicite donnée par le terme-prédicat.
Mais, de telles constructions ne sont pas aisément disponibles dans le cas sortal. On ne peut pas vraiment dire que la statue n’est pas endommagée en tant que pièce d’alliage, ou qu’elle est plus endommagée en tant qu’alliage ou en tant que pièce d’alliage, ou que l’alliage ou la pièce d’alliage n’est pas bien fait en tant que statue, ou qu’il est mieux fait en tant que statue, ou que l’alliage ou la pièce d’alliage n’est pas Romane ou plus Romane en tant que statue. Bien sur, il est possible de comprendre quelque chose à ces affirmations. Mais, cela sera uniquement en devinant ce que le locuteur pourrait avoir tenté de communiquer de manière mal à propos. Le fait que ces divers prédicats ne puissent pas être directement relativisés n’entraîne pas non plus de difficulté. Nous pouvons en effet parler des aspects sous lesquels une chose peut être endommagée, bien faite, ou Romane. Il se trouve simplement que l’on ne considère pas que ces aspects contiennent le statut sortal de la chose.[23]Jusqu’ici, nous avons suivi le moniste en supposant que nous pouvions raisonnablement parler de quelque chose qui soit endommagé en tant qu’alliage, ou bien fait en tant que pièce d’alliage, ou Romane en tant que statue : c’était en effet au moyen de telles phrases que nous explicitions la relativité des prédicats sous-jacents à une sorte donnée. Nous voyons à présent que ces phrases sont une invention philosophique et qu’elles n’ont aucun fondement dans l’usage ordinaire. Il n’y a probablement aucun danger à les utiliser en ce sens. Mais on ne doit pas estimer que l’interprétation proposée et relative aux sortes s’autorise de l’usage ordinaire, et afin d’éviter tout soupçon à cet égard, nous utiliserons dorénavant le terme quasi-technique « qua », à la place des prépositions ordinaires comme « sous » ou « en tant que ».
Un autre déclencheur d’opacité ne fonctionnant pas comme il le devrait est le contexte non linguistique. Supposons qu’une tentative désespérée pour trouver des candidats qualifiés au poste de professeur nous conduise à chercher parmi les candidats à un autre poste. Il serait alors tout à fait approprié de dire « la personne qui a postulé pour le poste de concierge est qualifiée », en voulant dire par là qu’elle est qualifiée pour le poste de professeur. Ou encore, supposons que je délibère avec moi-même au sujet des mérites des divers candidats. Je peux alors utiliser la forme suivante : « la personne qui a postulé au poste de concierge est qualifiée » pour signifier qu’elle est qualifiée pour le poste de professeur, si ce que j’ai à l’esprit en disant qu’elle est qualifiée est qu’elle l’est pour le poste de professeur. Dans tous ces cas, la sorte introduite par le contexte (non-linguistique) peut supplanter la sorte associée au terme-sujet.
Est-ce que quelque chose de similaire peut arriver dans le cas sortal ? Supposons que je dise « l’alliage (la pièce d’alliage) est Roman » ou « l’alliage (la pièce d’alliage) est mal fait » (d’autres exemples auraient pu être utilisés). Puis-je utiliser de façon appropriée ces mots pour signifier que la statue est Romane ou qu’elle est mal faite ? Ce ne sera pas facile, bien qu’il y ait des cas pour lesquels il semble qu’on puisse le faire. Supposons que je décrive les styles de statues faites de différents matériaux. Je pourrait alors dire « l’alliage (ou même la pièce d’alliage) est Roman » pour signifier que la statue est Romane, et de même pour le prédicat « mal fait ».
Le pluraliste ne mettra pas ce cas sur le compte du renchérissement contextuel mais fournira plutôt une autre explication. Il pourra dire, par exemple, qu’il y a une ellipse (« alliage » est compris en tant que « alliage de statue ») ou une métonymie (la pièce d’alliage représente par procuration l’alliage statue) ou un usage spécial de « pièce » dans lequel elle signifie pièce d’art. Nous pouvons « contrôler » ce type de facteurs pouvant se retrouver au centre d’une dispute entre le moniste et le pluraliste, en changeant légèrement l’exemple. Au lieu de dire « l’alliage » ou « la pièce d’alliage », disons « l’alliage à partir duquel la statue est faite » ou « la pièce d’alliage qui a été faite en même temps que la statue ». Supposons que nous demandions maintenant si nous pouvons utiliser de manière correcte les mots « l’alliage à partir duquel la statue est faite est Roman (ou mal fait) » afin de signifier qu’il est Roman (ou mal fait) qua statue ? Je pense que la réponse est « non ».
 S’il demeure quelques doutes à propos des exemples, je soupçonne qu’ils proviennent du phénomène de « glissement prédicatif », au moyen duquel l’application d’un prédicat peut être étendue jusqu’à inclure des objets étroitement liés à ceux auxquels il s’applique (peut-être est-ce de cette façon qu’une personne peut être dite « en panne d’essence » lorsque sa voiture n’a plus d’essence).[24] Étant donné le glissement prédicatif, nous pourrions dire qu’un alliage est mal fait, ou Roman, dans la mesure où il constitue une statue qui est mal faite ou Romane. Nous pouvons contrôler ce facteur additionnel en compliquant encore plus l’exemple. Supposons donc qu’il y ait deux statues et que la première soit mal faite (sans que ce soit le cas de son alliage), tandis que pour la seconde, ce soit l’alliage qui soit mal fait (sans que ce soit le cas de la statue elle-même). Admettons, avec notre adversaire, qu’il soit correct de dire : « l’alliage de la première statue est mal fait ». S’il y avait un glissement prédicatif, il serait alors correct d’ajouter « et ainsi en est-il de l’alliage de la seconde statue », puisque « mal fait » aurait une extension large, incluant indifféremment les statues et leurs alliages ; tandis que s’il y avait eu, comme il le pense, une relativisation implicite vers la sorte statue, il serait alors incorrect d’ajouter « et ainsi en est-il de l’alliage de la seconde statue ». Mais il me semble qu’on ne peut pas comprendre la remarque « l’alliage de la seconde statue est mal fait et il en est ainsi de l’alliage de la seconde statue » de manière à ce que la première partie de la conjonction soit vraie et la seconde fausse. Étant donné que la première statue est mal faite, et que l’alliage de la seconde statue est également mal fait, comment pouvons nous alors comprendre de cette manière la remarque disant qu’il est vrai que l’alliage de la première statue est mal fait, mais pourtant faux pour celui de la seconde statue?
La tentative du moniste de tenir compte de la relativisation contextuelle dans ces cas n’est par conséquent pas satisfaisante, et la morale générale à retenir de la discussion présente demeure identique à la précédente. Premièrement, le comportement des prédicats supposément relatifs aux aspects est anormal et ils ne se comportent pas de la même manière que les prédicats qui sont quant à eux clairement relatifs aux aspects. Deuxièmement, leur comportement relève du mystère et on ne sait pas comment expliquer son anormalité, car il ne correspond pas à la conception générale indiquant à quoi on peut s’attendre à propos du comportement des prédicats relatifs aux aspects.
Toujours est-il que ces critiques ne sont pas complètement dévastatrices. En effet, le type de prédicats relatifs aux aspects postulé par le moniste pourrait être vu comme sui generis et sujet à des principes spéciaux qui lui sont propres. Cependant, si le moniste adopte cette voie, il doit expliquer ce que sont ces principes spéciaux. Il ne peut pas simplement soutenir que le contexte n’est jamais approprié pour la détermination de la sorte. En effet, supposons que j’aperçoive quelque chose dans le coin et que, pensant qu’il s’agit d’une simple pièce d’alliage, je dise « cette chose là-bas est mal faite », en voulant dire que c’est une pièce d’alliage mal faite. Nul doute que ce que je dis est vrai uniquement si la pièce d’alliage est mal faite. Mais cela signifie alors pour le moniste que le contexte peut aider à déterminer pièce d’alliage comme sorte appropriée (pour le pluraliste, au contraire, il aidera à déterminer ce à quoi je me réfère).[25]
En essayant de tenir compte du rôle possible du contexte, le moniste devrait adopter quelque chose comme les trois principes suivants : premièrement, on peut seulement spécifier une sorte appropriée (sorte qui pourrait être saisie par un prédicat relatif à la sorte) au moyen du contexte ou du terme-sujet, et jamais à travers la qualification du prédicat ; deuxièmement, la sorte spécifiée par le terme-sujet (s’il y en a un) doit être saisie par le prédicat (s’il est relatif à la sorte) – de préférence à toute sorte qui pourrait autrement avoir été spécifiée par le contexte ; et troisième-ment, la sorte spécifiée par une phrase sortale (telle que « la statue que… ») est fournie par son terme sortal directeur (« statue ») et non par son « corps ». On ne peut admettre l’idée que les prédicats relatif à la sorte ne doivent pas être traités comme un cas spécial de prédicats relatifs aux aspects, et les principes sont eux-mêmes ad hoc d’une manière ou d’une autre. Mais une fois que les principes sont acceptés, on peut rendre compte des anomalies apparentes décrites ci-dessus.
Dans ce qui suit nous nous concentrerons donc sur la question de savoir s’il est possible de soutenir un théorie spéciale de ce type.



6/ Invocation Implicite des Sortes


En considérant la théorie spéciale de la relativité sortale du moniste, il sera particulièrement utile de considérer les cas dans lesquels la sorte appropriée n’est pas explicitement spécifiée dans le terme-sujet. Nous considérerons trois cas principaux de cette sorte dans chacune des sections suivantes. Il y a tout d’abord les cas dans lesquels le terme-sujet est une anaphore et « hérite » sa sorte de son antécédent, ou dans lesquels la sorte appropriée est spécifiée dans le terme-sujet via un prédicat relatif à la sorte. Il y a ensuite les cas dans lesquels la sorte appropriée est invoquée à travers l’usage explicite de la notion de référence. Et il y a enfin les cas dans lesquels un assortiment de sortes est invoqué à travers la référence à une pluralité de choses différentes. Les premiers cas sont relativement clairs et servent principalement à indiquer la direction dans laquelle la théorie doit être développée. Les deuxième et troisième cas sont selon moi beaucoup plus sérieux et rendent le type de théorie que le moniste a besoin de développer complètement intenable.[26]
Commençons par l’anaphore. L’intérêt de l’anaphore dans le présent contexte vient du fait qu’elle fournit une formule naturelle pour « se débarrasser de » l’opacité. En effet, nous pouvons déplacer le terme donné qui est impliqué dans la lecture opaque pour nous débarrasser du contexte opaque et le remplacer par une anaphore. Étant donné que l’anaphore est comprise référentiellement, ceci devrait alors nous fournir un contexte transparent pour le terme transporté. Ainsi, au lieu de dire « Ralph croit que Ortcutt est un espion », nous pouvons dire « Ralph croit de Ortcutt qu’il est un espion » ou « Ortcutt est tel que Ralph croit qu’il est un espion », ou encore « il est vrai de Ortcutt que Ralph croit qu’il est un espion ».
Cependant, dans les cas sortaux, ces formules ne font rien pour « adoucir» la soi-disant lecture opaque. Supposons qu’au lieu de dire « l’alliage à partir duquel la statue est formée est mal fait », je dise « il est vrai de l’alliage à partir duquel la statue est formée qu’il est mal fait ». La reformulation ne s’avère pas plus susceptible d’une lecture transparente que la phrase originale. L’interprétation de la phrase n’est pas laissée « en suspens » (faute d’un aspect pertinent), et n’est pas non plus susceptible de voir l’aspect approprié fixé par le contexte.[27] Bien sûr, il en va de même pour les prédicats standards relatifs aux aspects – il n’y a pas de différence essentielle entre « la personne qui postula pour le poste de concierge est qualifiée » et « il est vrai de la personne qui a postulé pour le poste de concierge qu’elle est qualifiée », mais c’est parce que la phrase originale permet déjà une lecture transparente. 
 Un type de cas apparenté est celui dans lequel la sorte appropriée est implicitement fournie par un prédicat relatif à la sorte, comme pour des termes sujets tels que « l’item qu’Al créa » ou « l’item que Bo admira ». Supposons que l’item créé par Al et admiré par Bo soit une pièce d’alliage (elle dit « quelle jolie pièce d’alliage ! », peut être sans même réaliser qu’elle a une statue entre les mains).[28] En disant alors « l’item qu’Al a créé est mal fait » ou « l’item que Bo admira est mal fait », nous disons quelque chose dont la vérité requiert que la pièce d’alliage soit mal faite. Que l’interprétation reste en suspens ou soit fixée par le contexte semble ne pas être plus possible dans ce cas que dans celui où la sorte est rendue explicite.
Ces résultats sont plus perturbants que précédemment, car il serait naturel de penser qu’au plus on s’éloigne d’une spécification explicite des sortes, au moins l’interprétation fournie par la spécification est contraignante. Ainsi, que l’interprétation de ces phrases ne soit pas plus flexible que ce qu’elles permettent en réalité à cet égard est un autre point victorieux contre le moniste. Mais à nouveau, il pourrait essayer d’adapter sa théorie de façon à ce qu’elle soit conforme aux faits. Il dira, comme précédem-ment, que tout aspect spécifié par le sujet devra être capturé par le prédicat relatif à la sorte. Mais il travaillera alors avec une conception plus large des aspects pouvant être spécifiés par le terme sujet. La sorte n’est pas seulement capable d’être explicitement spécifiée par un terme sortal, elle peut aussi être « transmise » à partir d’une expression antécédente et mise en jeu à travers une description appropriée de la chose (bien qu’il ne s’agisse pas d’une description qui explique clairement ce que c’est que d’appartenir à la sorte !).
Si la théorie du moniste doit être développée dans cette voie, il y a alors deux questions à se poser : premièrement, quels sont les autres moyens de spécifier une sorte ? Deuxièmement, pourquoi est-ce que la sorte ainsi spécifiée devrait être appréhendée par le prédicat, ou prendre le pas sur une sorte trouvant son origine dans le contexte ? La forme générale que doit prendre la réponse à ces deux questions est claire. Il doit y avoir un type de mécanisme sémantique à l’œuvre. Ce mécanisme explique alors comment la sorte peut être déterminée. Il explique également pourquoi l’interprétation est de ce fait fixée, puisque ce sera une affaire sémantique que de savoir ce que doit être la sorte spécifiée par le terme-sujet et qu’elle doit en outre s’accorder avec la sorte requise pour l’interprétation du terme-prédicat. Ainsi, ce qui rend compte de l’inflexibilité de l’interprétation est qu’elle est sémantiquement mise en œuvre. Il y a une façon naturelle d’expliquer ce que peut être ce mécanisme. Nous pouvons supposer que certains termes singuliers sont attribués à la fois à un référent et à une sorte, et que certaines expressions-prédicats sont seulement assignées à une extension relative à une sorte (ou plusieurs sortes, une pour chacun des nombreux arguments). Il y a alors des règles systématiques pour déterminer la façon dont ces sortes opèrent lors de l’évaluation sémantique d’expressions plus complexes. Supposons, par exemple, que φ(x) soit une expression prédicative relative à une sorte. Alors, lorsque t est un terme auquel ont été assignés le référent r et la sorte s, φ(t) sera vrai ssi φ(x) est vrai de r relativement à s (c’est-à-dire que φ(x) est vrai sous l’attribution de r et s, en tant que référent et sorte, à la variable x). Ou bien, le référent r et la sorte s peuvent être assignés à la description définie « le x tel que φ(x) » uniquement dans le cas où (r, s) est l’unique paire consistant en un objet et une sorte pour laquelle φ(x) est vrai de r relativement à s. Ou encore, « quelque x est tel que φ(x) » sera vrai ssi φ(x) est vrai de quelque objet r relativement à une sorte s.[29]
Sur la base de ce type de règles, il est maintenant clair pourquoi « l’item que Bo admira est mal fait » est vrai uniquement dans le cas où la pièce d’alliage est mal faite. Puisque par la seconde règle, « l’item que Bo admira » se verra assigner une chose simple comme référent et pièce d’alliage comme sorte, et qu’ainsi, en vertu de la première règle, la phrase « l’item que Bo admira est mal fait » sera vraie si et seulement si la chose simple est mal faite qua pièce d’alliage. Se posent encore les questions de savoir pourquoi ces interprétations diverses devraient s’imposer à nous et pourquoi, en particulier, il ne serait pas possible que le contexte détermine quelles devraient être la ou les sortes pertinentes. Il faudrait soutenir que de la même façon qu’une connexion sémantique relie « non-qualifié » et « candidat au poste de professeur » dans « candidat non-qualifié pour le poste de professeur », et empêche que « non-qualifié » soit compris com-me autre chose que non-qualifié pour le poste de professeur, une connexion sémantique moins resserrée quoique tout autant « reliante » existe entre « admira » et « mal fait » dans la phrase « l’item que Bo admira est mal fait ». Mais qu’une telle connexion étroite doive être trouvée dans ces cas-là est déconcertant, et le besoin de la postuler amène la conception moniste à encaisser un nouveau coup.
Il existe une variante à ce mécanisme qui mérite d’être mentionnée. Un prédicat tel que « admira » est conçu comme ayant un sens à la fois indépendant des sortes et relatif aux sortes, Qu’un objet soit admiré dans le sens indépendant des sortes revient à ce qu’il soit admiré relativement à telle ou telle sorte. Ainsi le sens indépendant des sortes est-il la contrepartie « existentielle » du sens dépendant des sortes. Les conditions de vérité de la phrase « l’item que Bo admira est mal fait » sont donc essentiellement données par la reconstruction suivante : « l’item que Bo admira relativement à une sorte est mal fait en regard de la sorte sous laquelle il fut admiré par Bo ». Ainsi une description de la sorte pertinente est construite à partir du terme-sujet et est insérée dans le terme-prédicat.
Il y a, je crois, des raisons pour que le moniste préfère le premier des mécanismes proposés plutôt que le second[30]. Cela dit, nous voyons qu’il sera capable de rendre compte de l’invocation implicite des sortes dans tous les cas. Sa théorie n’est peut être pas la meilleure et il est difficile de se départir de l’impression que l’invocation systématique des sortes est simplement une formule ad hoc pour éviter la référence à une ontologie pluraliste de choses non-coincidentes. Mais, on doit encore concéder que lorsque la théorie est développée de cette façon, elle devient alors capable de rendre compte de notre stock de cas courants. 



7/ Invocation Implicite via la Référence


Je souhaite maintenant soutenir que la théorie moniste est en échec dès que nous considérons les cas pour lesquels la notion de référence est elle-même employée afin de garantir la référence. Nous allons nous intéresser à deux ensembles de problèmes. Un premier concerne le problème de la sous-production, la production de certaines lectures faisant appel à l’adoption inopportune d’une notion de référence relative aux sortes. Le second est un problème de surproduction, l’adoption moniste d’une notion de référence indépendante des sortes générant certaines lectures superflues. Je suis amené à être particulièrement sévère à cause des difficultés, et je ne crois pas qu’une quelconque modification de la conception moniste permettrait de l’adapter.
Supposons que Al fasse un inventaire des items qu’il considère comme bien faits : sa seule entrée est « l’alliage » (ou « l’alliage à partir duquel cette statue est faite »). Je dis alors « une entrée dans l’inventaire de Al réfère à un item mal fait » ou de façon plus idiomatique « Al faisait référence à un item mal fait ».[31] Supposons que Al soit dans le vrai : l’alliage est bien fait, bien que la statue (coïncidente) qui est formée par l’alliage soit mal faite. Alors, en regard de la manière la plus naturelle de comprendre mes remarques, elles sont fausses. Après tout, à travers le seul accès de son inventaire, Al réfère à l’alliage, lequel n’est pas mal fait.
Si le prédicat « réfère » n’est pas relatif aux sortes, il est alors difficile de voir comment le moniste peut rendre compte de ces lectures. En effet, le sens attendu de ma seconde remarque est que Al faisait référence à un item mal fait en regard d’une sorte relativement à laquelle il est mal fait, ou de manière équivalente, que AL faisait référence à un item mal fait relativement à une sorte sous laquelle se fait la référence. Mais, quand « réfère » n’est pas compris d’une manière relative aux sortes, il est difficile de voir comment on peut obtenir la coordination requise dans les sortes. Parce que premièrement, étant donné que « réfère » n’est pas relatif aux sortes, il ne peut être destinataire d’une sorte (à partir du prédicat « mal fait »), excluant de ce fait la première explication. Si « réfère » reçoit une lecture existentielle, on pourrait concevoir qu’il soit capable d’être la source d’une sorte. Cependant, en vertu de sa position syntaxique, il est à exclure qu’il soit la source d’une sorte (pour le prédicat « mal fait »). Étant donné qu’il fonctionne comme un verbe, la sorte devra trouver son origine dans la phrase quantificatrice « un item mal fait » qu’elle gouverne.[32] Ainsi, la seconde explication est également exclue. Et, étant donné l’échec de chaque explication, on ne voit pas bien ce que l’on pourrait utiliser d’autre à leur place.[33]
Afin d’obtenir la lecture désirée nous devons par conséquent supposer que « réfère » est relatif aux sortes. Et en effet, à partir de là, les difficultés disparaissent. Ainsi, selon la première version de la sémantique moniste, la phrase quantificatrice « un item mal fait » couvre les paires sorte-objet (r, s) pour lesquelles il est vrai que r est mal fait qua s ; pour toute sorte s, le prédicat « Al référait à - » aura pour extension l’ensemble d’objets r qui sont tels que Al référait à r relativement à s, et ainsi la phrase « Al référait à un item mal fait » sera vraie ssi il y a une paire sorte-objet (r, s) telle que r est mal fait qua s et Al référait à r relativement à s (ce qui correspond à la lecture recherchée). Ou encore, selon la seconde version de la sémantique moniste, la phrase peut simplement être considérée comme ayant les mêmes conditions de vérité que « Al référait à un item mal fait relative-ment à la sorte eu égard à laquelle il est mal fait », le prédicat de la réfé-rence étant relativisé à la description « la sorte eu égard à laquelle il est mal fait » qui est tirée de la phrase « un item mal fait ».
Cependant, l’imputation au prédicat « réfère » d’un sens relatif aux sortes ne va pas sans poser de problèmes. On peut admettre que le prédicat est capable de supporter un sens relatif – ainsi nous pouvons raisonnablement dire que Al référait à telle et telle chose en tant que statue ou en tant que pièce d’alliage, et nous pouvons également concéder que dans le cas analogue impliquant « qualifié », nous pouvons dire « il faisait référence à un candidat qualifié » pour signifier qu’il se référait à un candidat qualifié relativement au poste pour lequel il était qualifié. Néanmoins, la notion de référence relative aux sortes, qui est en général requise pour obtenir l’interprétation voulue dans le cas sortal, n’est pas une notion ordinaire. Supposons que la seule entrée dans l’inventaire de Al soit « le référent de la seule entrée dans l’inventaire de Bo », et que la seule entrée dans l’inventaire de Bo soit « l’alliage à partir duquel la statue est faite ». Alors encore une fois, l’interprétation naturelle de la phrase « Al faisait référence à un item mal fait » est une interprétation où cela est faux (et de façon similaire pour des chaînes référentielles plus longues). Cependant, nous ne dirions ordinairement pas qu’Al faisait référence à ce à quoi il faisait référence comme à un alliage, mais plutôt qu’il faisait référence à cela comme à un référent. La notion requise de référence relative aux sortes est un genre d’ancêtre de la notion ordinaire, et étant donné son caractère artificiel et le fait que le terminus d’une chaîne référentielle puisse être si éloigné du contexte actuel, on ne voit pas clairement pourquoi la sorte qu’il invoque devrait si naturellement entrer en jeu. La sorte n’est certainement saillante d’aucune manière évidente ou simple, et en effet, dans le cas analogue impliquant « qualifié », l’aspect correspondant n’entre pas en jeu de façon naturelle. Supposons que je dise « Al faisait référence à une personne qualifiée » et qu’il y ait une longue chaîne référentielle se terminant par une expression de la forme « la personne qui postula pour le poste de professeur ». C’est seulement en faisant alors un effort considérable que nous pouvons interpréter la phrase comme requérant que la personne doive être qualifiée en regard de l’aspect invoqué par le terminus de la chaîne référentielle, c’est-à-dire le poste de professeur.
Mais même si nous nous conformons à la notion ancestrale, il n’est pas évident qu’elle nous fournisse l’explication correcte de la façon dont la lecture donnée est rendue accessible. En effet, considérons la phrase « il faisait référence d’une façon ou d’une autre à un item mal fait ».[34] On penserait naturellement que même si « réfère » dans la phrase originelle recevait une lecture relative aux sortes, la qualification « d’une façon ou d’une autre » exigerait que la phrase qualifiée « réfère d’une façon ou d’une autre » ait une lecture existentielle. Ainsi, ce qu’on dirait est qu’il y a un item mal fait, c’est-à-dire une chose simple qui est mal faite eu égard à une sorte, et qu’Al s’y référait relativement à une sorte, bien que cela ne soit pas nécessairement une sorte relativement à laquelle il est mal fait[35]. Mais alors la phrase devrait paraître vraie, puisque la chose simple à laquelle il se référait est mal faite qua statue. Et pourtant la lecture la plus naturelle est sûrement encore une lecture dans laquelle ceci est faux : il fit référence, à sa manière, à un alliage, et l’alliage n’était pas mal fait.
L’autre difficulté majeure pour le moniste vient du fait qu’il doit adopter une notion de référence indépendante des sortes. Il est clair qu’il ne peut se satisfaire de la notion relative aux sortes, puisqu’elle est requise pour formuler ses thèses référentielles caractéristiques – que « la statue », par exemple, réfère à la pièce d’alliage coïncidente, ou « la pièce d’alliage » à la statue coïncidente. Le moniste pourrait formuler sa conception uniquement au moyen d’identités, affirmant simplement que la statue et l’alliage ne font qu’un. Mais il est difficile de voir comment il pourrait souscrire à de telles identités sans être également disposé à souhaiter qu’il y a un sens corrélatif de « réfère » dans lequel la « statue » réfère à l’alliage ou « l’alliage » à la statue, et il est difficile de voir comment le terme ordinaire « réfère » pourrait ne pas avoir ce sens corrélatif qui, après tout, est le sens le plus naturel que le terme puisse possiblement avoir. Cependant, lorsque « réfère » est utilisé dans son sens relatif aux sortes, il ne sera pas vrai que « la statue » réfère à la pièce d’alliage, puisque le terme « la statue » ne réfère pas à la pièce d’alliage comme pièce d’alliage. Ainsi, c’est uniquement en utilisant le terme « réfère » dans son sens indépendant des sortes qu’il y a une chance que ses thèses référentielles caractéristiques soient vraies.
Néanmoins, la reconnaissance d’une notion indépendante des sortes amène à des difficultés qui lui sont propres (dont certaines sont pires que toutes celles que nous avons rencontrées jusqu’ici). Premièrement en effet, il est difficile de croire qu’il y ait un sens de « réfère » dans lequel il soit vrai que « la statue » réfère à l’alliage et aussi un sens dans lequel cela soit faux. À première vue, qu’elle soit vraie ou fausse, la phrase est vraie sans ambiguïté ou fausse sans ambiguïté.
Mais, les difficultés que je souhaite souligner sont celles qui apparaissent sans que l’on ait à supposer que le moniste reconnaisse également un sens de « réfère » relatif aux sortes. Étant admis qu’il y a une notion de référence indépendante des sortes, il devrait probablement être possible de comprendre le prédicat « réfère » tel qu’il apparaît dans la phrase « Al référa à un item mal fait », comme étant indépendant des sortes. Comment la phrase entière pourrait-elle être alors construite, étant donné que le prédicat est compris de cette manière? Nous avons vu que le prédicat « réfère » ne peut être ni le destinataire ni la source de la sorte. Se pose alors la question de savoir ce qu’il faut faire de la sorte qui semble être solidaire du prédicat « mal fait ». Il me semble que le moniste ne peut ici rien répondre.
Une des possibilités est que la sorte attachée au prédicat « mal fait » soit donnée par le contexte. En disant que « Al référait à un item mal fait », je peux avoir en tête que la chose est d’une sorte donnée, et utiliser la phrase pour signifier qu’Al référait à une chose simple qui est mal faite qua cette sorte. En particulier, je peux avoir à l’esprit la sorte statue plutôt que la sorte alliage, et utiliser la phrase de cette manière afin d’exprimer la proposition vraie selon laquelle Al faisait référence à une chose simple qui est mal faite qua statue.
Je ne crois cependant pas que mes mots puissent être adéquatement utilisés dans les circonstances en question pour exprimer quelque chose de vrai. Al faisait référence à un alliage, et ma phrase est vraie seulement si l’alliage est mal fait, ce qu’il n’est pas. Bien que je ne fasse aucune référence explicite à la sorte appropriée, il ne me semble pas que ma phrase soit plus à même d’être vraie que son explicite contrepartie « l’alliage (à partir duquel la statue est faite) est mal fait ».
Cependant, quelqu’un sous l’emprise de la position moniste peut avoir une conception différente du problème. Attentif au fait que « l’item auquel il faisait référence » fait référence à une seule chose, qui en elle-même n’est ni une statue ni un alliage, il peut affirmer que la phrase « il faisait référence à un item mal fait » peut, avec les intentions linguistiques appropriées, être comprise comme transportant l’idée que l’item est mal fait qua statue. J’incline à penser qu’un tel moniste a mis ses intuitions linguistiques au service de sa métaphysique. Peut être est-il possible de se laisser tenter par un glissement prédicatif et d’utiliser ainsi le prédicat « mal fait » en considérant qu’un alliage peut être dit mal fait, lorsque la statue qui est constituée de l’alliage est mal faite. Mais, quand nous considérons une phrase – telle que « il faisait référence à un item qui était mal fait mais formé d’un alliage qui était bien fait » – qui est expressément destinée à exclure le glissement prédicatif, il semble alors entièrement possible de la comprendre comme transmettant quelque chose de vrai.
De plus, en dehors des difficultés qu’il y a à considérer que la phrase soit vraie, il y a également des difficultés à accepter les différentes façons d’après lesquelles, eu égard à l’interprétation proposée, la phrase pourrait être fausse.[36] Si je peux interpréter la phrase en faisant référence aux sortes statue et alliage, je devrais alors aussi être capable de l’interpréter en faisant référence aux sortes gratte-ciel et porte-savon. Mais même si je crois que l’item auquel Al faisait référence est un gratte-ciel ou un porte-savon, il est difficile de comprendre comment mes mots pourraient être utilisés de manière appropriée afin de communiquer l’idée que l’item était un gratte-ciel ou un porte-savon mal fait. Le simple fait que l’item auquel Al faisait référence n’était pas un gratte-ciel ou un porte-savon peut-il être suffisant pour rendre faux – ou à tout le moins non vrai – qu’il faisait référence à quelque chose de mal fait ?
Une autre possibilité d’interprétation est que la phrase soit utilisée pour transmettre l’idée que Al faisait référence à une seule chose, mal faite en regard de telle ou telle sorte. C’est l’interprétation qui découle de la première version de la sémantique moniste. En effet, le quantificateur « un item mal fait » portera au-delà des paires (r, s) pour lesquelles r est mal fait relativement à s, et « il faisait référence à un item mal fait » sera vrai ssi pour une paire telle que (r, s) il est vrai qu’Al faisait référence à r. Comme je l’ai dit, je ne crois pas que la phrase puisse proprement être construite comme étant vraie (excepté peut être à travers le glissement prédicatif). Mais l’explication de la manière dont elle peut être vraie est particuliè-rement choquante dans ce cas. Elle semble, en effet, mener à des contradictions réelles. Il est vrai que Al faisait référence à un item (globa-lement) mal fait, puisqu’il faisait référence à une seule chose qui est (globalement) mal faite qua statue. Il est également vrai que Al faisait référence à un item (globalement) bien fait, puisqu’il faisait référence à une seule chose (globalement) bien faite qua alliage. Mais Al faisait référence à un seul item. Donc, il s’en suit logiquement que la chose à laquelle Al faisait référence est à la fois (globalement) mal faite et (globalement) bien faite. Pour des raisons similaires, il sera vrai que l’item auquel Al faisait référence est plus mal fait que (et moins mal fait que et juste aussi mal fait que !) l’item auquel Al faisait référence – ou, si nous souhaitons éviter la répétition dans la description, il sera vrai que le premier item auquel Al faisait référence est plus mal fait que le dernier item auquel Al faisait référence, même si le premier et le dernier item auxquels il faisait référence sont les mêmes dans son inventaire à entrée unique. Ou encore, quand bien même il ne faisait référence qu’à une seule chose, et qu’il soit vrai qu’il faisait référence à un item mal fait, il ne sera pas vrai pour autant qu’il ne faisait référence qu’à des items mal faits, c’est-à-dire que chaque item auquel il faisait référence était mal fait.
Nous devons également noter que le moniste doit faire face à une difficulté tout à fait singulière quand le prédicat « réfère » est indépendant des sortes, et ce même en considérant que « Al faisait référence à un item mal fait » a les mêmes conditions de vérité que « un item auquel Al faisait référence était mal fait ». En effet, l’expression quantificatrice « un item auquel Al faisait référence » dans la seconde phrase couvre les choses simples auxquelles Al faisait référence, et ainsi, l’attribution de la sorte nécessaire à l’évaluation du prédicat « mal fait » est laissée en suspens. Supposer que « mal fait » puisse être interprété de façon à signifier « mal fait qua une sorte quelconque » n’est d’aucun secours. En effet, comme nous l’avons vu, « mal fait » peut recevoir une lecture non-existentielle et, l’équivalence semblerait possible indépendamment du fait de savoir comment la phrase est interprétée. La seule façon d’obtenir l’équivalence requise, me semble-t-il, est de faire l’hypothèse improbable que l’invo-cation de sortes est un trait de notre langage tellement institutionnalisé qu’une sorte est automatiquement invoquée alors même qu’il n’y a aucun mécanisme particulier pour effectuer cela. Ainsi, une phrase-quantificatrice telle que « un item auquel Al faisait référence » couvrira des paires sorte-objet (r, s), où r est un objet auquel Al se référait et s une sorte qu’il possède, bien que la sorte s soit sans rapport avec l’application du prédicat « réfère ».[37]
Une dernière interprétation possible est que la phrase « Al faisait référence à un item mal fait » soit utilisée pour véhiculer l’idée qu’Al faisait référence à une seule chose, relativement à une sorte particulière, bien que non spécifiée. En d’autres termes, la sorte est laissée en suspens, et selon cette interprétation, la phrase serait dépourvue de valeur de vérité. Comme je l’ai indiqué, je ne pense pas que la phrase puisse être construite de façon à empêcher qu’elle soit fausse. Cependant, même si nous admettons la validité de cette interprétation, il devrait sûrement être alors possible de fixer la sorte au moyen du contexte – auquel cas l’ensemble de difficultés vu plus haut se présenterait.
Il apparaît par conséquent que toutes les manières possibles de construire le prédicat ordinaire « réfère » de façon à ce qu’il soit indépendant des sortes échouent - aucune d’entre elles ne correspond à une lecture existant effectivement. Le moniste devrait par conséquent conclure que le prédicat ordinaire est incapable de supporter un sens indépendant des sortes et que le seul sens qu’il peut tolérer est relatif aux sortes. Mais cela signifie que chaque notion d’identité corrélative avec la notion ordinaire de référence doit également être relative aux sortes. Et, puisqu’une telle notion d’identité semble être impliquée par le jugement ordinaire que la statue est identique avec la pièce d’alliage (coïncidente), le moniste devrait conclure avec le pluraliste que tous ces jugements sont faux.
Comment se distingue-t-il alors du pluraliste ? Il doit affirmer que les notions de référence et d’identité, qu’il souhaite employer ont été « promues », ce sont des notions purement théorétiques, dépourvues de tout équivalent dans le langage ordinaire. Mais, si nous demandons alors : « de quel droit affirme-t-il s’être procuré les notions authentiques de stricte identité numérique ou de référence indépendante des sortes ? », il n’y aucune réponse qu’il puisse donner. Sa position est sous ce rapport exactement analogue à celle du conservateur mono-référentialiste. Aucun d’entre eux ne peux fournir un quelconque soutien conceptuel aux affirmations qu’ils souhaitent faire. Leurs positions devraient par consé-quent être écartées comme inintelligibles ou absurdes.


     
8/ Invocation Plurielle des Sortes


 La conception moniste a des conséquences bizarres supplémentaires qui sont liées à la référence aux pluralités, et ces difficultés rendent sa position encore plus semblable à la forme fanatique du monisme.
Considérons la phrase suivante « il était fait référence à une collection diverse d’items (assurée, admirée etc.) ». Pour un moniste, la phrase-quantificatrice « une collection diverse d’items » couvre les collections de choses simples (j’affirme qu’il est ici uniquement question d’objets maté-riels). Mais la question de savoir si une collection de choses simples est diverse ne dépend pas simplement de ses membres, mais aussi de la façon dont ils sont « donnés ». Si par exemple tous les membres sont donnés en tant que statues, la collection pourrait ne pas être diverse, tandis que si certains sont donnés en tant que statues, d’autres en tant que morceaux de matériel, et d’autres encore comme simple matériau (plain stuff), alors elle pourrait l’être. Ainsi, la question de savoir si une collection est diverse sera relative aux sortes par lesquelles ses membres sont donnés. Cependant, il ne suffit pas de simplement se voir donner la collection correspondant de sortes. En effet, si dans la collection une seule chose était donnée comme pièce d’alliage, une autre comme morceau d’alliage et le reste en tant que statues, alors elle pourrait ne pas être considérée comme étant diverse, tandis que si plus ou moins le même nombre d’items étaient donnés comme pièces d’alliage, comme alliages, et comme statues, la collection pourrait alors être considérée comme étant diverse. (Pour des raisons similaires, il est également insuffisant que soit donné l’ensemble multiple des sortes). Ainsi, la question de savoir si une collection est diverse sera relative à une corrélation entre les membres de la collection et les sortes (où, bien sûr, un membre particulier pourrait être corrélé à plus d’une sorte).
Appelons un aspect de cette sorte un aspect pluriel. Le possible recours à de tels aspects apparaîtra à chaque fois que des pluralités seront en question. Ainsi tout prédicat non-distributif d’une collection– tel que « divers » ou « intéressant » ou « se réfère à » – devra être considéré comme étant relatif à un aspect pluriel. La même chose est vraie des prédicats distributifs – tel que « sont mal faits » ou « sont Romanesques » – aussi longtemps qu’ils sont considérés comme étant des prédicats de pluralités plutôt que d’individus, et aussi longtemps que les prédicats d’individus correspondants sont relatifs aux sortes. La quantification sur des collections – comme dans l’exemple ci-dessus – doit généralement être considérée comme étant accompagnée par une quantification sur un aspect associé. Et la désignation d’une pluralité, telle que la « collection de Fs » ne doit pas simplement être considérée comme référant à la collection de choses simples qui sont F, mais elle doit également être considérée, quand le prédicat F est relatif aux sortes, comme appelant l’aspect pluriel associé, c’est-à-dire la corrélation qui lie tout objet r qui est un F à n’importe quelle sorte s pour laquelle il est vrai que F est vrai de r qua s.
Ce qui est frappant concernant le dispositif des aspects pluriels est que le dispositif concomitant des référents est sans rapport avec son opération. En effet, à partir de n’importe quel aspect pluriel, nous pouvons saisir la pluralité de choses simples avec laquelle il doit être associée, et étant donné la nature « corrélante » de l’aspect, la pluralité associée sera sim-plement la pluralité d’items dans le domaine de la corrélation. Il ne semble pas non plus possible d’ « affaiblir » l’aspect de façon à réaliser une authentique division du travail entre la collection de choses simples et l’aspect. Ainsi, même si nous avons traité les prédicats relatifs aux aspects des pluralités comme s’ils étaient vrais d’une pluralité relative à un aspect, l’appel à la pluralité est oiseux et pourrait aussi bien être supprimé. Ceci suggère que l’aspect lui-même est le vrai référent et qu’à partir d’une collection de choses incarnées sortalement, du type privilégié par le plu-raliste, l’aspect a été métamorphosé en une corrélation entre choses simples et sortes.
Une autre conséquence bizarre concerne la relation d’appartenance qui se trouve entre un individu et une pluralité à laquelle il appartient. On supposerait naturellement que cette relation n’est pas relative aux sortes, mais le moniste doit la considérer comme étant relative à une sorte et à un aspect pluriel. Dés lors, elle aurait lieu selon lui entre un individu qua sorte et une collection qua aspect pluriel. Considérons la phrase « chaque membre de la collection d’items auxquels Al se référait est bien fait » (elle est de la forme « tout ce qui est F est G », où F est un « membre de la collection d’items auxquels Al se référait » et G est « mal fait »). L’alliage est alors un membre de la collection d’items auxquels Al se référait. Selon le moniste, la statue est identique à l’alliage. Donc, étant donné que l’appartenance n’est pas relative à un aspect (et induit ainsi un contexte transparent), nous pouvons inférer que la statue est un membre de la collection d’items auxquels Al se référait. Mais, cela implique que la statue soit bien faite (nous faisons ici appel au principe selon lequel si tout ce qui est F est G et que t est un F, alors t est un G).
La conclusion de l’argument disant que la statue est bien faite est fausse. De même, certainement, la prémisse de l’argument disant que tous les membres de la collection d’items auxquels Al se référait sont bien faits est vraie. En effet, il est certainement vrai que chacun des items auxquels Al se référait était bien fait (souvenons-nous qu’un item auquel il faisait référence était bien fait et qu’il se référait à un item seulement), et à partir de cela, il suit certainement que chaque membre de la collection d’items auxquels Al se référait est bien fait. Où se trouve donc le défaut dans le raisonnement ? Étant donnée la vérité des prémisses, il est difficile de voir comment il est possible de nier que si la statue est un membre de la collection d’items auxquels Al se référait, alors elle est bien faite. Et ainsi, cela laisse uniquement en suspens la question de l’indépendance sortale de l’appartenance.
Nous voyons par conséquent deux autres rapports sous lesquels le moniste sera conduit à embrasser les mêmes types d’invraisemblances que le mono-référentialiste fanatique. Premièrement, quand il en vient à la référence et à la quantification sur des pluralités, la référence aux différents uns (ou leurs collections) sera oiseuse, tout comme la référence au Grand Un est oiseuse pour le mono-référentialiste. En effet, tout ce que nous disons pourrait être formulé en termes d’appartenance. Ainsi, au lieu de dire qu’un item est mal fait, nous pouvons dire qu’il appartient à la collection des items mal faits. Et formuler ainsi les choses rend la référence complètement hors de propos pour le moniste sortal, tout comme pour le moniste fanatique. Deuxièmement, le moniste est obligé d’adopter la relativité aux aspects de l’appartenance (et des notions liées), en plus de la relativité aux sortes de la référence et de l’identité elle-même. Encore une fois, certains paradigmes de la transparence doivent être éliminés comme étant opaques.
Les difficultés qui assaillent le moniste sont celles qu’on s’attendrait à voir apparaître si on assimilait des entités qui sont en fait distinctes et, ces difficultés sont illustrées sous leur forme la plus extrême à travers la doctrine du mono-référentialisme. Les formules standards pour déclen-cher l’opacité ou obtenir la transparence ne fonctionneront pas, les contextes dont on s’attendrait normalement à ce qu’ils soient transparents seront opaques, et le mécanisme par lequel l’opacité est obtenue reflètera simplement le mécanisme standard de la référence. Le fait que ces difficultés puissent si facilement être comprises comme étant le produit de l’assimilation fournit encore une autre raison de préférer la conception du pluraliste. Nous pouvons conclure que la tentative du moniste visant à saper l’argument de la loi de Leibniz relativement à la non-identité des coïncidents est un échec cuisant. L’argument doit être maintenu, et nous pouvons alors éviter à la fois la mauvaise métaphysique provenant du refus de sa conclusion et la mauvaise linguistique naissant du besoin de le considérer comme non valide.[38]


(Traduction Laurent Iglesias)



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[1] De telles conceptions sont discutées par Griffin [71], Geach [80], Myro [86], Gallois [98].
[2] Par exemple Unger [80] et Horgan [93].
[3] Par exemple Van Inwagen [90].
[4] Simons[87], Heller [90], Burke [92], Zimmerman [95], Oderberg [96], Baker [97], Sider [99] et Sider [01] discutent quelques-uns de ces arguments en faveur de l’identité, bien qu’à partir de points de vue quelque peu différents.
[5] S’il y a une matière ultime, nous pouvons alors la considérer comme leur matière sous-jacente. S’il n’y a pas de matière ultime, nous pouvons alors peut-être considérer que deux choses coïncident matériellement à un moment donné si une matière quelconque composant l’une d’entre-elles est composée de la matière qui compose l’autre. Il y a une fâcheuse tendance dans la littérature qui consiste à définir les coïncidents comme des choses ayant les mêmes parties. Cela rend la coïncidence des choses trop difficile. Par exemple, selon cette définition, on pourrait nier que la statue coïncide avec l’argile, pour la raison que la statue (ou le bras de la statue) est une partie de la statue mais pas de l’argile.
[6] Bien sûr, ceci, pourrait ne pas être vrai du moniste qui rejette notre ontologie ordinaire, pas plus que de quelqu’un comme Burke ([92], [94]), qui souhaiterait « privilégier » le genre dominant.
[7] Les monistes extrêmes incluent Gupta [80], Burke ([80], [92], [94]), Van Inwagen ([81]), Sider ([96], [01]). Les monistes strictement modérés incluent Lewis [71], Gibbard [75] (chap. 6 de Rea, Robinson [82a], [82b], Heller ([84], [90]). Les opposants au monisme modéré incluent Doepke [82], Wiggins ([68], [80]), Sosa ([87], [99]), Johnson [92], Baker [97].
[8] Des exemples similaires ont été considérés par Gibbard [75] (pp. 96-7 de Rea [97]) et Thomson [83] (pp. 41-2 de Rea [97]).
[9] Voir Burke [94] (p ; 258 de Rea [97]), par exemple, ou Laycock [72].
[10] Voir Fine [00].
[11] Des réponses de ce type sont données par Lewis [71], Gibbard [75], Robinson [95] et Noonan [91], entre autres.
[12] Ceci n’est pas tout à fait l’usage de Quine.
[13] Évidemment, ‘il’ doit renvoyer à ‘s’ et ‘x’ doit être libre dans φ(x).
[14] Je pense principalement aux systèmes formels de Lewis [71], Gibbard [75], et Gupta [80].
[15] A distinguer du mono-dénotationaliste fanatique de Kaplan [71], 117-8.
[16] Ceci donne la transparence au contexte « de droite » : « u =     », et la transparence du contexte « de gauche » «-- = t » découle alors de la symétrie de l’identité.
[17] Je crois également qu’il y a des exemples méréologiques qui ne requièrent pas de référence à la matière sous-jacente. Ainsi, le bras de la statue est une partie de la statue bien qu’il ne soit pas une partie de la pièce d’alliage. Cela dit, étant donné que ces exemples reposent sur des intuitions moins robustes, je préfère ne pas les utiliser.
[18] Burke [94] (252-3 de Rea [97])  soutient un point à peu près similaire bien que curieux, étant donné qu’il admet que la statue a des propriétés esthétiques que ne possède pas la pièce d’alliage, tout en ne voyant pas ceci comme une menace pour leur identité. Je ne suis pas d’accord avec lui sur le fait que la gamme de propriétés « impliquées » par une sorte subordonnée soit toujours incluse dans l’éventail de propriétés impliquées par une sorte dominante, une pièce d’or est le type de chose qui peut être plus ou moins pure mais pas une statue (ou du moins, pas dans le même sens). Ainsi je ne pense pas que la sorte dominante puisse être identifiée à celle qui implique la plus large gamme de propriétés.
[19] Le recours aux propriétés pour la justification est naturel, bien que non nécessaire. Ainsi nous pourrions parler de satisfaction du contexte φ(  ) plutôt que de possession de la propriété signifiée par le contexte.
[20] En fait, il n’est pas important de savoir si la justification proposée montre authentiquement la validité de l’argument, puisqu’elle est facilement convertie dans une version sémantique de l’argument (partant des prémisses vers leur vérité via la montée sémantique, allant à la vérité de la conclusion via le raisonnement sémantique, et ainsi via la descente sémantique, jusqu’à la conclusion elle-même). Et le moniste devra par conséquent montrer ce qui est incorrect dans cette version sémantique de l’argument.
[21] A moins bien sur que nous n’utilisions un terme tel que « l’alliage », qui pourrait être considéré soit comme ne référant pas du tout soit comme ne référant pas à une seule chose. Je suppose que le type de référence plurielle que l’on pourrait concevoir émerger de l’imprécision n’est pas ici en question, puisqu’il y aurait encore un sens de « réfère » selon lequel il serait correct de dire que les termes dans leurs usages variés réfèrent à une seule chose.
Les cas pathologiques sont explorés dans Fine ([89], [90]) et Kaplan [86], et ces travaux contiennent une discussion plus générale sur la question de savoir comment l’argument de la substitutivité pourrait échouer. Je dois noter qu’à ce stade de la discussion, nous devons être ouvert à la possibilité que les termes s et t puissent être d’un certain secours pour déterminer les propriétés signifiées par les contextes qu’ils occupent.
[22] Une réflexion similaire est proposée dans Fine [82] ; et c’et la tentative pour élaborer ce point qui a amené au présent article.
[23] Il peut y avoir quelques cas dans lesquels les prédicats en question peuvent être relativisés à un terme-sortal avec quelque chose comme la signification recherchée. Ainsi je peux dire que l’alliage est défectueux en tant que butoir de porte, signifiant qu’il est inadéquat dans son utilisation comme butoir de porte. Si l’alliage constitue effectivement un butoir de porte (ce qu’il ne peut pas, même s’il a été utilisé comme butoir de porte), alors les conditions pour qu’il soit défectueux comme butoir de porte seront à peu près les mêmes que les conditions pour que le butoir lui-même soit défectueux. Mais on ne doit pas pour autant penser que ces cas « coïncidentaux » bizarres affaiblissent le sens général de la critique.
[24] Le glissement prédicatif doit bien sur être distingué de la métonymie, qui est une forme de glissement référentiel. Je soupçonne que de nombreuses données linguistiques qui sont habituellement expliquées en faisant appel à la métonymie pourraient souvent être expliquées de façon plus vraisemblable en faisant appel au glissement prédicatif.
[25] Pour le moniste modéré, le contexte peut aussi aider à déterminer le référent, et les deux types de monistes pourraient penser que le contexte détermine la sorte appropriée en l’assignant d’abord au terme-sujet plutôt que directement au prédicat.
[26] Je tiens à mentionner une difficulté que je ne vais pas développer car elle dépend de l’acceptation des données venant de Fine [2000]. J’y affirme avoir un exemple de deux lettres qui coïncident (et coïncident même toujours). Ces lettres sembleraient différer relativement à leur face et leur dos. Ainsi, pour le moniste,  « devant » et « derrière » doivent être relatifs aux sortes – non pas simplement à la sorte lettre, mais  à des sortes plus finement individuées qui, d’une façon ou d’une autre, servent à distinguer ce qui parait être deux lettres différentes. Mais, ceci semble très ad hoc, et il n’est pas du tout évident de savoir ce qui compterait comme une de ces sortes plus finement individuées, ou en serait le déterminant.
[27] Comme je l’ai indiqué, je crois que cela est également vrai des exemples modaux, tels que «  l’alliage peut être en forme de balle ». Il n’y aucune atténuation dans la soi-disant opacité lorsque nous passons à « l’alliage est tel qu’il peut être en forme de balle ».
[28] Si nous voulons que la statue et la pièce d’alliage soient mondainement coïncidentes, nous pouvons supposer qu’Al était responsable du mélange des métaux et son partenaire du design du moule. Al aura alors créé la pièce d’alliage mais pas la statue.
[29] Cette sémantique « parallèle » fait penser à la méthode Carnapienne de l’extension et de l’intension (Carnap [1947]) bien que pour nombre des applications voulues, il ne sera pas nécessaire de concevoir les sortes comme des intensions ou sur leur modèle. J’ai mentionné les échantillons des lois pour une forme de Loglish, mais la manière de les étendre au langage naturel devrait être claire.
[30] Une telle raison est qu’il n’est pas si évident, au regard de la seconde proposition, de voir pourquoi l’interprétation donnée doit  s’imposer à nous. En effet, la sorte est déjà là pour être insérée dans le terme-prédicat sous la première proposition tandis que, sous la seconde, elle doit être extraite du terme-sujet. Mais si c’est le cas à partir du terme-sujet, pourquoi ne le serait-ce pas à partir d’ailleurs?
[31] Mon principal intérêt a trait à la référence des termes mais, pour des raisons de lisibilité, j’ai formulé mes exemples en termes de référence du locuteur.
[32] Ceci devient encore plus clair si nous plaçons la phrase-quantificatrice en position sujet, comme dans «  à un item mal fait était fait référence par Al » ou si nous « retardons » la prédication, comme dans « un item mal fait fut laissé sur l’étagère et Al s’y référa». Nous pourrions également noter que le prédicat « réfère » est mal approprié pour être la source d’une sorte parce qu’il est indépendant des sortes. Le moniste ne peut même pas traiter la notion d’indépendance des sortes comme la contrepartie existentielle de la notion de relativité aux sortes. En effet, il souhaitera pouvoir autoriser que des expressions telles que « l’objet occupant telle et telle place à un moment donné » ou « l’objet occupant telle et telle région d’espace-temps » puissent référer à une chose simple sans invoquer une sorte.
[33] Notons qu’en général, nous ne pouvons utiliser le contexte dans lequel Al établit l’inventaire, pour spécifier la sorte appropriée. En effet, je pourrais me reporter à ce que Al fera dans le futur (« Al fera référence à un item mal fait »), et je pourrais même être dans l’erreur en pensant que Al se référera à quoi que soit. Mais les conditions de vérité de mon affirmation seront encore les mêmes.
[34] Ou mieux encore, la phrase « à un item mal fait il fut fait référence, d’une façon ou d’une autre, par Al ». Nous devrions rappeler que le prédicat-référence ne peut être la source de la sorte pour laquelle le prédicat « mal fait » est alors la cible.
[35] En effet, dans le cas analogue impliquant « qualifié », « il plaça un candidat qualifié » pourrait être considéré comme signifiant qu’il plaça un candidat qualifié dans un poste au regard duquel il était qualifié, mais « il plaça dans un poste ou un autre un candidat qualifié » doit être considéré comme signifiant qu’il plaça un candidat qualifié dans un poste bien que cela ne soit pas nécessairement celui pour lequel il était qualifié.
[36] Des difficultés similaires adviennent de quelques unes des premières tentatives de relativisation contextuelle.
[37] Les approches sémantiques les plus formelles tendent à traiter tous les prédicats comme étant uniformément relatifs aux sortes, et donc Ces difficultés restent par conséquent totalement ignorées.
[38] Je souhaite adresser mes remerciements aux participants du séminaire ayant eu lieu à Princeton, de l’exposé au UCLA,  et de la conférence « Désordre Métaphysique » de 2001, pour leurs commentaires utiles. Je suis particulièrement reconnaissant envers Rogers Albritton, Ruth Chang, Cian Dorr, Harry Field, Mark Johnston, David Kaplan, Gideon Rosen, Stephen Schiffer, Dean Zimmerman, et envers un correspondant anonyme de Mind.

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