Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal).

Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Mots-clefs : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la cognition et de la perception. Méta-esthétique.

Austrian philosophy. Philosophie du réalisme scientifique.

mardi 30 juillet 2013

Brèves de Lecture  [1]


Michel Erman, Les mots de Proust, Le temps retrouvé par les mots, Que sais-je ?, les PUF, 2013, 127 pages, 9 euros.

Une promotion des PUF avait présenté ce petit livre au moment de la Fête des pères — ce printemps même —, comme une occasion de cadeau originale ; mieux je pense comme un subterfuge de cadeau un peu cynique et pervers. Tout Proust, petit Papa, et dans un seul volume Que sais-je ?  — avec des entrées comme : "Bœuf mode", "Jeunes filles", "Maison de passe", "Prix Goncourt", "Saphisme". C'était craquant. La mode des dictionnaires de tous formats continue de faire fureur : — il faut s’en accommoder, puisque même des sages à la voix réservée et qui sont reconnus pour leur insigne modestie, comme André Comte Sponville, y succombent sans fausse pudeur en plus de mille cent vingt pages (la première édition de son Dictionnaire philosophique n'en contenait que 656). Nous vivons des temps difficiles, il est vrai, pour l'engeance de ceux qui philosophent : il faut qu'ils dressent la carte de leurs désarrois dans de longues listes de mots perdus pour le sens commun (il n'est que de regarder les titres de Comte Sponville : Le sexe ni la mort (2012), Le bonheur désespérément (2002). — Quel métier affreux, donc, dans ce volumineux Dictionnaire, que de socratiser, et pour lui de commencer par "abnégation", "aboulie" (etc.). Il est désespérant d'être heureux quand on doit vivre des afflictions de la sémantique.

Michel Erman, quant à lui, est un échotier redoutable : il produit de petits livres économiques ; il est l'auteur d’un Bottin des lieux proustiens (2011) et d'un Bottin proustien (2013) qui ne fait plus rougir personne aujourd'hui, à l’époque de l'Europride, mais qu’on peut toujours utiliser pour épater ses cousines de Limoges : par exemple si on passe au Ritz un soir, ou Chez Angelina (sous les arcades de la rue de Rivoli) ou encore, si l'on voulait mettre un nez au Crillon par hasard de nuit, à supposer que l'huissier vous laisse entrer après deux heures du matin. Erman est aussi l'auteur d’une biographie de Proust (2011). Philosophe, essayiste, il a écrit sur la cruauté et en 2012, et il a publié, toujours aux PUF, un Eloge de la vengeance dont on a beaucoup parlé. Qui resterait de marbre devant une telle agilité souriante ? l'A. a le verbe facile. Aussi faut-il prédire d'avance un grand succès à ce Que sais-je ? thématique. Car ce dico-miniature des mots de Proust, est joliment façonné : il est attractif et facilitant ; il est plutôt bien fait ; il est écrit de façon à être lu sans avoir à se casser la tête — mais il est malheureusement inutilisable. C'est comme si l'on parlait d'un avatar de l'écrivain nommé Proust * : le Proust personnage de lui-même, acteur accidentel de La Recherche,  ré-incarnant dans le narrateur le personnage mondain — que l'écrivain n'est justement pas malgré sa fréquentation du Ritz, de Paul Morand, de la Princesse Soutzo et tutti quanti. Cela provient du sens où Michel Erman comprend "mondain" : quelqu'un d'hypocrite et de bavard — plus qu'un m'as-tu vu ?, non pas même, mais tel quelqu'un qui serait cet homo est animal dont parle Pascal, prenant toutes les défroques et se dissimulant derrière chacune  — ainsi il confond presque par exemple les mondanités ridicules ou vachardes "à la Verdurin" et les usages mondains proprement dits, ceux des faiseurs, et ceux des snobs qui se moquent des faiseurs. Voilà donc notre écrivain le plus fin et le plus doué depuis Saint-Simon dévoré au visage par le polonium de la platitude. Prenons quelques exemples. "Dans son roman, l'écrivain cherche à montrer, en s'appuyant sur l'univers mondain — qui est un microcosme de l'espace politique — comment les désirs individuels façonnent la vie collective. Ainsi l'univers bourgeois repose, précisément, sur le règne des opinions "(p. 103). "Dans le roman proustien, le temps semble tout d'abord dépendant d'une mémoire discontinue qui met en cause le moi : si le passé est dispersion, l'être se disperse avec lui" (p. 119). "Comme l'automobile, le train favorise aussi les transports amoureux" (p. 121). "Le mensonge dans l'amour est ce qui permet à l'être de se confondre entièrement avec le paraître, il en va de même dans les relations sociales "(p.83). "Dans le contrat masochiste, il n'y a pas de plaisir heureux" (p. 80). 'L'érotique du baiser dans la Recherche est toujours en quête d'un sein auquel se vouer si bien qu'elle confine au fantasme d'incorporation" (p.63). "Proust avait une passion pour l'histoire, mais il a écrit sur le temps, ce qui est sensiblement différent" (p.51). "L'église est avec la chambre le lieu archétypal du roman proustien" (p. 41) "Proust s'est toujours intéressé aux gens du peuple ; il voyait en eux moins de facticité et plus d'authenticité que chez les Bourgeois ou les Aristocrates" (p.36). "Le culte a partie liée avec la culture" (p.28). "Proust fait entrer l'automobile dans la littérature" (p. 14). "Comme l'écrit Nicolas Grimaldi, l'absence de l'aimée est une torture, mais sa présence suscite l'ennui" (p. 10). Mettons fin à cet inventaire qui risquerait de sembler injustement à charge.

On trouve également dans ce livre, indépendamment de tics pénibles comme celui du "phantasme d'incorporation" (pour le corps de la mère) ou du "masochisme moral" déjà cité, quelques petites erreurs : Mantegna n'est pas de Padoue (même s'il y fit ses études), mais de Vicenza, et il vécut pour l'essentiel à Mantoue, comme le nom l'indique. Il n'y a pas encore de "classe de loisirs" à la Belle Epoque, quoique le sport s'y développe et que les jeunes filles pratiquent la bicyclette (même si Michel Erman décrit très bien le comportement d'Albertine avec son engin. p. 19 ). Visiblement, il connaît mieux la recette de la "sole normande" à la Escoffier que le fonctionnement du Théâtrophone, qui permettait d'entendre le théâtre ou l'opéra à distance. Quant à l'automobile, pourquoi ne pas mentionner que Proust fait éclairer de nuit avec ses phares les porches des églises romanes (un snobisme bien compris, et destructeur de l'aura), plutôt que de nous raconter qu'il va boire du cidre dans les fermes ? Intéressant sur les rapports de Proust avec l'argent ou avec Clemenceau, avec la corporation médicale aussi, précis sur son duel au pistolet avec Jean Lorrain (qui l'accusait d'avoir une liaison avec Lucien Daudet : Proust n'a pas tiré en l'air et a manqué de peu Jean Lorrain), Michel Erman réussit à brosser parfois en quelques lignes un autre Proust faisant cadeau d'un dessin de Rubens à Anatole France, sensible aux beautés "pulpeuses", bien que je l'aie trouvé un peu court sur ce sujet.  Pourtant l'A. retombe presque aussitôt dans de regrettables poncifs sur les invertis ou les jeunes filles qui ne sont pas des "garçons travestis". On lui sait gré de comparaisons cohérentes, de Charlus avec Vautrin par exemple, ou de ce qu'il nous apprend du lien entre réminiscences et reviviscences chez les élèves de Charcot — mais c'est trop peu savoir malgré tout à la lecture de ce Que sais-je ? Au sujet de Proust, on en dit toujours trop qui n'eût pas dû sortir justement des anneaux d'un beau style (je renvoie le lecteur aux essais de Walter Benjamin et au livre de Leon-Pierre Quint qui me semblent toujours importants à cet égard pour comprendre cet auteur). Pour le Bottin des lieux proustiens, je serais moins sévère, mais c’est une autre histoire qui nous prendrait trop de temps.

j.-m.m




Tristan Garcia, Forme et objet, un traité des choses, Métaphysiques, PUF, 2011, 491 pages.

On frissonne à ouvrir le livre d'un Sage qui nous dit avec gravité : "le monde n'est pas quelque chose, donc il n'est pas" (p. 87) ; ou encore "La matière n'est pas elle-même matérielle" ; pour conclure : "l'être est un sens intransitif" (p.133). Oui, pense Tristan Garcia : il y a trop de choses, débarrassez-moi de ces vestiges humanoïdes que sont les objets ordinaires ; "les objets sont dans les choses", vous ne pouvez pas les manipuler : nous sommes encombrés par la finitude. — Il faut bien procéder de cette manière, si je le paraphrase ainsi, par l'affirmation des plus grandes trivialités, un peu sur le mode des périodes définitives à la Badiou avec le moins de références possibles d'abord. Or puisque ce Traité, qui ne procède qu’ à coups d'aphorismes, ne définit jamais ni la forme, ni l'objet, il ne traite ni de la forme, ni de l'objet. On comprend cette difformité constitutive par le livre Deux, car ce qui intéresse l'auteur, ce n'est pas de savoir ce que sont les choses qui sont, ni comment elles sont mises en forme, c'est d'évoquer une ontologie des hommes qui échappent à leur statut d’ êtres sociaux. Son relativisme est post-humaniste et transgenre et se targue même d'universalisme culturel. (Il passe les époques, les génocides, Marx, Deleuze, les migrants et choisit évidemment les rites de passage, l'adolescence éternelle, et l'ontologie de Descola). Voilà pourquoi le chosique lui colle aux doigts, tel un nouveau Roquentin qui souffre à Amiens, comme le premier ne supportait pas le Havre. Garcia, de très loin, préfère le floutage, la philosophie virtuelle, la désubstantialisation générale, et voilà qu’évidemment il cherche, tel un nouvel Passage du Nord Ouest, et à l’instigation de Quentin Meillassoux : la route vers l'hyper-chaos. Il n'est donc pas fort étonnant que le décadentisme intellectuel d'une génération entière soit considéré de nos jours comme la nouvelle philosophie française aux USA. Son cahier des charges est simple : ne plus être compréhensible — ou pire encore, exotérique —, plutôt devenir indéchiffrable.

Pour le fun, notons de réelles énormités sur le rapport entre éternisme et présentisme. L'incompréhension des textes de Trenton Merricks, pour qui le présent n'a aucun caractère "éminent" ne peut pas conduire à penser — à la française — ni sur le mode de la présence, que le maintenant du maintenant est un maintenant augmenté (p.199). On dira le contraire : que ce que pouvait vivre et penser quelqu'un à l'époque des Ming en 1644 (pour reprendre l'exemple romanesque et à peine croyable de T. Garcia) est objectivement plus présent que ce qui est écrit ici p.199.   

j.-m.m




Saul Kripke, Reference and Existence, The John Locke Lectures, Oxford University Press, 170 pages, 26,85 euros.

Après les articles techniques et fondateurs, réunis dans Philosophical Troubles, volume 1 (2011), mais peu après Naming and Necessity, Kripke a dispensé ces John Locke Lectures heureusement rééditées qui expliquent et commentent les parties les plus enlevées de Naming and Necessity. Ces leçons du 30 octobre au 4 décembre 1973 explorent divers problèmes bien connus discutés notamment depuis par N. Salmon et A. Thomasson. Magnifiquement écrites, elles sont un chef d'œuvre de la littérature analytique. Elles discutent de la sémantique des noms propres et des termes d'espèce naturelle, mais plus spécifiquement et avec un brio particulier, des noms qui apparaissent dans les mythes et les fictions ainsi que des énoncés existentiels négatifs. Kripke va ici au-delà de son premier livre en soutenant que les personnages de fiction ne garantissent pas une théorie de la référence fondée sur la dénotation. Sur le seul exemple retravaillé de Her Husband is kind to her, Kripke distingue la sémantique du locuteur et la référence sémantique, puisque dans les cas contrefactuels (si on sait un peu plus de choses et qu’un témoin extérieur objecte à l’énoncé) on peut soutenir diversement : "He is kind to her, but that man isn't him — that man isn't her husband, ou alternativement : "He is kind to her, but he isn't her husband (p.128). Kripke redonne en partie raison à Russell contre Dummett lisant Frege.

j.-m.m




John Locke, Que faire des pauvres ? Traduction par L. Bury de « The Report on the Poor ». Présentation par S. Milano. PUF, 2013, 63 pages, 7 euros.

Dans cet ouvrage au prix fort modique, on trouve la traduction française d’un ensemble de recommandations de J. Locke pour son gouvernement. Elles portent sur la situation de personnes dont on dirait aujourd’hui qu’elles vivent très en dessous du seuil de pauvreté  (presque 50% de la population selon une statistique de l’époque). Paupérisation, destruction du lien social, déstructuration de l’espace public, lourd coût supporté par les paroisses, mise en danger de la santé des enfants, anomie, vilénie et larcins sont d’actualité dans les villes de l’Angleterre de Locke. Le gouvernement anglais avait son idée sur les causes du problème, demandant en 1697 : « Comment mettre les pauvres au travail, selon quelles méthodes et quels moyens ? ». Les propositions en réponse du père de l’empirisme anglais et du libéralisme sont directes, mais il semble que nous devrions aussi les lire à plusieurs niveaux.

Une partie de celles-ci surprend en effet le lecteur de 2013, et en les parcourant, on se demande souvent comment se départir d’un regard peut-être en permanence anachronique dont on semblerait a priori incapable de se défaire. (On conçoit aussi un peu amèrement qu’une certaine actualité de l’ouvrage, pris au premier degré, pourrait être célébrée par tel ou tel personnage politique d’aujourd’hui). Mais on y trouve l’affirmation d’un droit pour chacun d’avoir : « à manger, à boire, de quoi s’habiller et de quoi se chauffer », dont le coût doit être financé par le royaume : une première vision d’un revenu minimum nécessaire, selon des exégètes de l’ouvrage. Demeurent malgré tout frappantes les prescriptions intransigeantes envers les pauvres (hommes, femmes et enfants), qui font partie de celles ayant amené J. Swift à écrire, presque trente ans plus tard, le corrosif : A modest proposal.

Les solutions de Locke, pour « motiver » ceux parmi ces pauvres « capables de travailler » mais qui ne le veulent pas, et qui dépendent de leur paroisse tels des « vagabonds oisifs » ou des « parasites mendiants », sont en effet claires : ils doivent être mis aux travaux forcés. Ou punis : ceux qui se fabriquent des faux laissez-passer pour aller réclamer d’une paroisse à une autre auront les oreilles coupées et seront envoyés dans les « plantations » en cas de récidive – comme les criminels ; les enfants qui mendient hors de leur paroisse devront être vigoureusement fouettés mais renvoyés à temps chez eux pour le repas du soir. Pour « faire travailler les pauvres », il faut capturer ceux qui pour ainsi dire feraient la zone en allant de paroisse en paroisse, et donner les pouvoirs d’un juge de paix à un « gardien des pauvres », pour qu’il leur impose de l’ouvrage (et si possible, dans un port, afin qu’à l’occasion ils puissent être placés trois ans sur un navire, avec une solde et l’interdiction de gagner le rivage). Autrement il faut les faire entrer en maison de correction. C’est que les rues sont terribles : les mendiants y sont « grouillants », rapporte Locke, ils « renforcent l’oisiveté, la pauvreté et la vilénie, et font honte à la religion chrétienne ». Mettre les enfants dans des écoles d’industrie les disposerait pour la vie au travail et les tournerait facilement vers la religion. (Les adultes peuvent aussi venir dans ces écoles, précise-t-il.) Ils y apprendraient un travail et, surtout, libéreraient leur mère d’une charge l’empêchant de s’investir dans quelque ouvrage. La somme que la paroisse allouait au père, souvent bue à la taverne (dit Locke), sera mieux utilisée en servant à nourrir directement les enfants – auxquels on peut aussi donner un peu de bouillie chaude en plus du pain, s’il fait trop froid,  grâce au feu qui sert à chauffer la pièce. Enfin, si un individu meurt faute de secours dans une paroisse, celle-ci devra payer une amende.

Dans son introduction, Serge Milano rappelle que les travaux imposés étaient monnaie courante, et fait remarquer qu’il faut tempérer le caractère apparemment sans concession des propositions de Locke, véritable ancêtre de la culture whig, indécrottablement conservatrice. Il chercherait comment remédier rapidement et radicalement à une dégradation des mœurs et à  l’affaiblissement de la discipline : car il y a des emplois et de l’abondance, comme l’auteur le reconnaît lui-même. La (relative) prospérité a donc des effets sélectifs qui ne sont pas mécaniquement profitables à tous. Le « matching » entre l’offre et la demande ne s’y fait pas – ce serait à cause d’un éthos sujet à une forme de décadence. Le lien dit intrinsèque entre vertu et industrie laisserait la place, pour une partie de la population, à celui que l’on suppose ici exister entre l’oisiveté et le vice.
La question serait alors de trouver comment réinstaller durablement (et assez vite) le goût du labeur, plus la conscience de son utilité, chez ceux qui sont touchés par la paupérisation – tandis qu’ils ne peuvent espérer inverser d’eux-mêmes l’effet qu’elle produit sur eux. Dans ce cadre, pour parler comme Locke : powers, conditions d’actualisation d’une disposition, relations, empêchements et antidotes à ces empêchements semblent être en jeu à l’arrière-plan. Car par cet effet de la paupérisation, une disposition au travail semble ne plus pouvoir être actualisée : elle doit alors être stimulée pour que soit rétablie sa capacité à se manifester. Encore faudrait-il que les conditions soient moins paralysantes, au vu de ce que propose Locke. Comme s’il fallait par là amener ces gens à reprendre possession d’eux-mêmes, grâce à ce même travail qui devrait pourtant émaner de leur personne, et dont ils sont, pour Locke, les propriétaires – bien que, dans la pauvreté extrême on serait aussi comme dépossédé de soi-même, et donc de sa capacité à vouloir travailler. Il faut donc agir de manière un peu forcée sur la situation de ceux qui éviteraient de travailler, et créer de nouvelles conditions facilitatrices. C’est par là que serait annulée, par contrecoup, la propagation à des pans de la société, et donc à tout l’espace public, des conséquences de cette situation : car l’oisiveté ici ruine à terme l’économie et crée une situation où le travail et la prospérité ne peuvent plus espérer apparaître par eux-mêmes.

Certains repositionnements un peu brutaux dans des institutions dédiées ne peuvent pas suffire : Locke fait aussi acte de critique vis-à-vis des politiques publiques. Il viserait en particulier ces relais officiels de l’autorité supposés s’occuper des gens : ces « inspecteurs des pauvres » dont il dit qu’ils ne connaissent pas les lois sur les pauvres – des lois qui commandent pourtant une aide active aux impotents, aux blessés, à ceux qui sont en situation dramatique. De ces inspecteurs, Locke dit aussi ouvertement qu’ils oublient qu’ils sont avant tout mandatés pour aider à trouver du travail à ceux qui ne parviennent pas à en obtenir ou qui y rechignent : c’est leur tâche principale. On ne sait pas si sa critique vise seulement ce niveau ou celui des « gardiens » des pauvres aussi, ou si la mire est encore plus élevée. Il est certain que tout en avançant des solutions directes et radicales concernant une partie des personnes très paupérisées, Locke cherche aussi à indiquer qu’il y a des conditions, ressortissant plus directement aux institutions, sur lesquelles il faut aussi agir : les pauvres ne se sont pas paupérisés tout seuls.

L’Angleterre de Locke était dans un piteux état. On songe ici à ce que les fondateurs du libéralisme économique ont pu ainsi voir de la pauvreté, et ce qui a pu les amener à soutenir que la prospérité devait améliorer l’ensemble de la Cité. Ce texte ne laisse pas indifférent et au-delà de son ancrage historique, il peut faire l’objet de réflexions qu'on devrait mettre en perspective, comme celles touchant à l’articulation de la métaphysique des personnes de Locke avec celle des pouvoirs et de sa théorie politique.

B. L.




Hervé Joubert-Laurencin, Salò ou les 120 journées de Sodome, de Pier Paolo Pasolini, Les éditions la transparence, Chatou, 2012, 123 pages, 14 euros.

On pouvait craindre le pire à propos d’un film aussi grand poétiquement où, à l’image, le vert émail des pelouses et le sang versé des victimes sont injectés dans les yeux de qui le voit, illustrant sans doute ce "beau qui vous détruit" dont parle Rilke — : un film immense, irregardable pour beaucoup, indescriptible — mais aujourd'hui disponible en DVD (depuis 2002), après avoir été longtemps interdit en Italie et en France dès sa sortie. Ce film garde une intelligibilité qui reste difficile à établir, tant au niveau du scénario (dont il est en effet dépourvu à cause de son "sujet" : bien qu'il y ait un découpage soigné, le scénario n'est pas inventé, mais détourné), que de sa réalisation en 1975, dans une époque dite de « libération sexuelle ». Pasolini profitait de la veine de son Decameron, grand succès populaire, qui lui assurait les appuis financiers nécessaires. Le film des 120 journées ne fut pourtant montré en France (à la Pagode, il va de soi), et pour la première fois que 20 jours après la mort de Pasolini, dans un climat d'émeute ou presque. En quelques chapitres : "les 120 journées", "Salò transfilm", "Salò film problème", "Entendre et comprendre le finale de Salò : Canto CXX", l'auteur parvient à restaurer l'image pasolinienne de cette œuvre si cruellement vivante. A telle enseigne que ce petit livre est une réussite parfaite de justesse et d'information. D'emblée, il signale que trois scènes qui se sont déroulées à Abou Graib près de Bagdad sont filmées dans Salò (séquences 9, 15 et 22). Cette façon de voir, ou de faire voir, montre que Salò n'est pas un film historique, calqué sur l'histoire de cette République fantoche du Nord de l'Italie, ni non plus une adaptation rigoureuse de Sade, mais une extrapolation comme toujours chez Pasolini, dont la tonalité évocatoire est à la fois mi-évangélique et mi-diabolisée. On pense d'abord aux trois sortes de cercles dantesques (comme le fameux Girone della merda) qui viennent se surimposer, créant une idée qui n'est pas chez Sade, mais très probablement empruntée à Ezra Pound, lecteur de Dante, que Pasolini a suivi en constituant cet anti-paradis de la débauche. L'A. n'insiste pas sur le fait que Pound a payé cher ses affinités douteuses avec les Fascistes. Revenu en Italie, après 15 ans d’internement psychiatrique aux USA, il accorde quand même une interview à Pasolini en 1971. Mais toutes les anecdotes ne sont pas utiles. Sur le fond, l'étrange fascination de Pound pour la jeunesse rurale et son engagement poétique, depuis Whitman, conditionne l'appréhension critique érotique, mais polémique et offensante que va cultiver cette fois l’écriture du film dans le film (voir les pages très denses, p. 89 à 100). Pour l'A. le film ressuscite le passé frioulan de Pasolini dans les jeunesses fascistes et par sa structure, explique pourquoi ce qu’il montre est une "fin de partie" pour le cinéaste témoin des deux époques qui percevait aussi la possibilité hallucinante que le fascisme renaisse en Italie. A ce titre-là, le créateur visionnaire et le poète Pasolini fut finalement victime d'un vrai sadique (ou d'un petit groupe de gouapes sadico-fascistes) sur les plages d'Ostie, parce que le contenu de son expression ne pouvait que provoquer sa délivrance à 53 ans dans des conditions aussi horribles. Pasolini se serait pour ainsi dire offert en sacrifice comme acteur de sa propre histoire après Salò. Hervé Joubert-Laurencin nous explique de cette façon que des prémonitions autobiographiques sont autant de projections dans le passé qu’elles ne réfèrent aux superproductions militaires dans le présent. La torture sexuelle des bourreaux n'est pas une affabulation, quand bien même son exposition littéraire filmique en demeure une. Elle eut lieu en Algérie ; elle a lieu aujourd’hui en Syrie ou ailleurs.

Tourné dans une villa art-déco de Bologne, l'exceptionnelle prévalence du film sur beaucoup d'autres est de vouloir être une certaine adaptation et curieusement aussi un film "lisible" (p.17). — Il n'est pas sûr qu'il le soit, mais les adolescents du casting de 1975 (qui « brûlent » l’image) sont réellement aussi beaux que ceux d'Accatone quinze ans plus tôt : où est la leçon historique alors ?  N’est-ce pas un film homosexuel simpliciter ? Pourquoi rajouter du signifiant surdéterminé dans l’image ? D'un côté Roland Barthes et Pierre Klossowski principalement sont directement sollicités, accompagnant avec leurs textes la mise en scène sadienne. Ils s'en sont ensuite défendus, l’un et l’autre, avec assez peu de courage. Barthes dans un article biaisé du Monde en 1976, Klossowski en plaidant pour une incompréhension du message gnostique de Sade, trop brusquement contextualisé dans Salò. — Mais il est possible aussi que Pasolini ait voulu se moquer de cette intelligentsia parisienne (c'était l'époque du code, du mythe structuraliste). On sait que Maurice Heine avait redécouvert à Berlin, chez un collectionneur, le rouleau des Cent Vingt journées (12 cm de large, 12 m de long), écrit à la Bastille, égaré dix jours avant la libération de Sade, qu'il édita dans des circonstances rocambolesques en 1931. Dans l’écrit sadien, à la différence des Crimes de l’amour (un roman), c'est une « école du libertinage » qui est inventée : elle comprend en effet un rituel codé d'exploitation charnelle et d'exécution (et de fait le tableau est complet : prostitution, adultère, inceste, viol, sodomie, crime). L'intérêt de ce livre est d’interroger le sens des séquences tournées en rapport avec le texte : ainsi l'expression de Klossowski en tant que subordination de la jouissance à un geste unique est interprétée dans le sens fasciste par Pasolini comme le simulacre d'une exécution immédiate au pistolet du « plus beau cul » — avec un pistolet non chargé sur la tempe — comme pour voler la mort de l’adolescent primé pour ses attraits. Sade n'est aucunement amoindri, mais il est réduit artistiquement comme dans ces scènes de guerre où se produisent des situations du même genre. Les autres tendances de Pasolini sont plutôt tournées vers son contraire, en quoi l'A. a raison de parler d'un film Maso. L'aspect de bordel ou de maison close où se sont enfermés les quatre seigneurs est vite remplacé par une vision exclusivement homosexuelle se terminant sur un paso doble final de deux ados. Cependant comme la leçon technique énoncée dans le film le dit explicitement : "Nous, fascistes, sommes les seules véritables anarchistes (…) la seule véritable anarchie est celle du pouvoir", il s'agit bien d'exposer politiquement en quoi ce code de la transgression criminelle est un miroir de la société réelle où ils désireraient entrer en concurrence (p.15, p. 45), comme le feraient des jeunes maffieux, de jeunes traders, de jeunes joueurs de poker, ou certains membres des sectes japonaises. L'A. a de bonnes pages sur ce regard des bourreaux que le spectateur peut assimiler ou récuser : certaines scènes sont vues à travers des grilles et depuis un soupirail. A part les quatre scélérats et les quatre narratrices-maquerelles, les deux séries de victimes sont des non-professionnels : ils jouent 1945 mais ils sont de 1975 (p.44). L' A. récuse aussi des équations vulgaires du type : ils mangent des excréments  = les hommes de 1975 mangent des aliments corrompus. Le problème de Pasolini n'est pas celui de La Grande Bouffe. Autres temps, autres mœurs.

En résumé, ce petit ouvrage n'est pas trop riche de sa confusion : il s'affronte à un film difficilement interprétable et définitivement troublant.

j.-m.m




Mark Textor (ed), Judgement and Truth in early analytic philosophy and phenomenology,
Palgrave Macmillan, 2013, 275 pages - 64, 66 euros.

Cet Opus, un ouvrage collectif dirigé par M. Textor, fait partie d’une série dédiée à l’Histoire de la Philosophie Analytique. Il comprend onze textes articulés autour de la question du jugement (et de la vérité) telle qu’elle s’est posée chez des penseurs autrichiens, allemands et anglais autour du passage au XXème siècle. Textor, dans le premier article, introduit au thème retenu : le changement de perspective sur la nature du jugement. Dans une optique kantienne, le jugement est une synthèse de représentations, où un acte unifie un donné, tout en impliquant une prédication. Or Brentano soutient que le jugement est fondamentalement l’affirmation ou le rejet d’objets représentés : cette vision de l’attitude judicative entretient donc une distinction réelle avec la fonction du représenter. En rapport au thème, on trouve en Autriche et en Allemagne un contexte épais de disputes aux ramifications complexes – dont nombre de points transitent au delà de la Manche où ils sont partiellement repris, discutés, adoptés, modifiés et utilisés de façon non moins entrelacée : ce sont les multiples esquisses par lesquelles se dessine progressivement la théorie contemporaine du jugement. Ces points sont ici déclinés à travers divers auteurs, montrant qu'il y a plus de liens effectifs à l’époque entre cette partie du continent et la philosophie anglaise.

W. Martin (Art. n°2) consacre son article à la théorie de Theodor Lipps qui défendait une théorie psychologique du jugement : elle décrirait  l’incapacité – inhérente à un tel acte – à faire varier les représentations concernées et de maintenir simultanément une « conscience de réalité »  pour chacune. C’est ce que Lipps appelle la « nécessitation psychologique ». Sont aussi examinées les distinctions subtiles corrélées entre les actes et objets de perception, ceux de l’attention, et les sentiments. Les évolutions internes de la pensée de Lipps sont examinées : la théorie du jugement passe de la nécessitation psychologique à une « demande d’objet » posée par l’esprit, lequel produit ainsi un jugement réglant  affirmation ou négation sur la réponse venue de la réalité, qui serait par là questionnée phénoménologiquement.  Le  jugement sera  encore décliné en un comportement (Verhalten) amenant à mettre l’accent sur une sorte d’interaction. Deux objections sont adressées par l’auteur à Lipps ; l’une de type phénoménologique, par laquelle est mise à l’épreuve la fiabilité de la description lippsienne ; l’autre de type logique, questionnant sous l’aspect de leur psychologisme les limites des conceptions présentées.

Deux articles sont consacrés à Frege. Le premier de G. Gabriel (Art. n°3) porte sur sa théorie du jugement et sur son arrière-plan historique. Le caractère indéfinissable de la vérité est rappelé et l’auteur se tourne vers le problème de la définition des concepts catégoriques, logiquement basiques. Le concept de vérité en fait bien partie, et le définir ouvrirait aussi sur une circularité, mais ici vue positivement. Or la théorie de Frege est selon Gabriel plus une théorie du jugement et de l’assertion. L’histoire qui sous-tend la distinction entre l’acte de jugement et le contenu du jugement relève d’un débat qui s'en trouve éclairé – l’auteur décrit les positions de Lotze, Herbart, Sigwart, mais aussi de Windelband et Rickert, jusqu’à indiquer comment Frege exprime cette distinction dans le symbolisme logique, en séparant la barre du jugement de la barre du contenu. La première symbolise aussi l’acte de reconnaissance de la vérité, selon Gabriel, qui s’autorise d’une telle interprétation grâce à la recontextualisation de l’origine complexe de la distinction. (L’arrière-plan de Frege est aussi éclairé sous d’autres aspects.) Dans le second texte sur Frege, Wolfgang Künne (Art. n°4) opère une exégèse précise du texte de 1918 « Der Gedanke » ou est faite une distinction triple entre appréhender une pensée, la juger et l’asserter. Künne argumente en faveur de la précision de points de traduction de l’allemand à l’anglais, nécessaire pour ne pas perdre le sens précis des distinctions de Frege, et étudie précisément chacun de ces trois actes dans leurs différences.

Arianna Betti (Art. n°5) revient sur la question de la distinction entre contenu (Inhalt) et objet (Gegenstand), que la tradition attribue à Twardowski. La question de savoir qui le premier a affirmé la nécessité d’une telle distinction dans un seul et même acte de pensée est difficile. Elle rappelle que cette distinction semble ne pas (ou peu) exister chez Brentano, mais indique aussi l’exhumation récente de certains de ses documents de cours où cette distinction est apparemment utilisée – une ambiguïté rendant les choses moins évidentes.  Déjà, à l’époque, le logicien Sigwart débat avec Hillebrand et Marty, et semble avoir fortement questionné la thèse de Brentano, en avançant justement la thèse de la nécessité d’une distinction plus forte entre contenu et objet. Sigwart demande ce qui peut bien être rejeté lorsque l’on soutient que quelque chose n’existe pas ou n’a pas eu lieu : si c’est un objet – alors il est : il faut affiner la distinction entre contenu et objet, et la conscience de ce problème sera au cœur des développements opérés par Twardowski ou Hillebrand. L’article vise ainsi à remettre en cause les reprises doxographiques de ces faits philosophiques, dont l’analyse réelle est encore à clarifier.

K. Mulligan (art. n°6) enquête sur la vaste « doxastic family » (« acceptance, affirmation, agreement, assertion, belief in, belief that, certainty, conviction, denial, disbelief in, disbelief that, judgment, refusal, rejection and uncertainty »), interroge la variété de ces attitudes, leurs relations, leur statut ontologique et leur connexion avec les attitudes épistémiques. Il fait porter plus précisément son investigation sur la question des contreparties polaires du jugement et de l’assertion – y en a-t-il ? Bolzano, Frege et Husserl soutiennent que ce n’est pas le cas. Mulligan procède à une exploration détaillée de ces points, essentiellement chez les premiers phénoménologues tels que Reinach, Stein et Cohen, en donnant beaucoup d’extraits de textes. Un examen précis, fourni et distinctif l’amène à soutenir que l’accord a une contrepartie polaire, l’acceptation aussi, mais apparemment pas le jugement ni l’assertion.

Maria van der Schaar (essai n°7) continue son exploration du rôle de G. F. Stout dans la constitution de certains concepts et thèmes russelliens. La théorie du jugement du jeune Russell est ainsi fortement liée à l’enseignement de Stout et celui-ci exercerait une influence jusque dans certains points des Principles of Mathematics – points qui seront discutés et modifiés ensuite par Russell lui-même, et qui déterminent certaines conditions à partir desquelles l’évolution de sa pensée fait sens. Dans l’article n°8, N. Damnjanovic et S. Candlish enquêtent sur l’établissement et le contenu d’une thèse : celle de la vérité-cohérence – Russell est en cause, l’attribuant à Bradley, qui s’exprimait en fait autrement et visait autre chose. Plusieurs étapes sont décrites qui fixent dans le débat une telle théorie de la vérité, et surtout sa terminologie, même chez Bradley – Mais il la trouvait lui-même absurde, et avec les idéalistes de l’époque, il soutenait plutôt que la cohérence est un critère de vérité, ou de la nature de la justification – non pas que les porteurs de vérité, pour être vrais, auraient à être identiques à la réalité qu’ils sont supposés viser. Les auteurs discutent le sens et les raisons ayant amené à attribuer une thèse cohérentiste de la vérité à plusieurs mouvements philosophiques, sans que cette thèse soit jamais réellement full-blooded. Les auteurs soutiennent que cette théorie est en fait d’une espèce plus large, relevant d'une théorie identitaire de la vérité. Le véritable débat serait donc entre celle-ci et la théorie correspondantiste.

Le texte de Consuelo Preti (article n°9) est consacré à G. E. Moore et examine quels déterminants l’ont amené à l’écriture du fameux « The nature of judgment », qui marque un changement radical dans ses conceptions. Lesquelles n’étaient pas vraiment du type de celles de Bradley ou de néo-hegeliens : Moore avait plutôt travaillé sur Lotze avec Ward, par exemple, ou étudié avec Sidgwick et Stout. De nouveau, le rôle de Stout est remarqué, en tant qu’enseignant, éditeur (de Mind), et auteur (Analytic Psychology, 1896). Il critique la théorie associationniste de l’esprit tirée des philosophes empiristes et tente de théoriser, pour l’étude de la conscience, la nature et la structure de l’objet d’états mentaux tels que le jugement ou la perception. Stout s’inspire de Brentano (qu’il discute), en soutenant que sa théorie rend mal compte de l’objet de ces états mentaux, et aussi en lui opposant des arguments du type de ceux de Twardowski. Il distingue l’acte, le contenu et l’objet du jugement, comme quelques philosophes autrichiens, mais Moore réduit cela à une distinction entre l’acte et l’objet, et tend vers une théorie du jugement résolument objectiviste, par laquelle (et déjà avec Stout) nous sommes loin d’une théorie synthétique ou unitariste du jugement. C’est en se focalisant sur l’objet du jugement qu’il attaque les perspectives idéalistes dans son article. Preti suggère que Moore formule en termes de « propositions » la problématique de ce que Stout appelle des objets, et crée la position que Russell fera sienne sur le réalisme. A ces influences, selon Preti, se sont certainement joints l’anti-empirisme et l’anti-psychologisme de Bradley.

Deux articles (le N°10 et le N°11) sont consacrés à Wittgenstein et Russell. Dans le premier, Fraser McBride traite surtout du problème rencontré par Russell sur l’unité de la proposition. La critique que Wittgenstein adresse à Russell sur sa théorie multiple du jugement n’aurait pas eu les effets que l’on croit : Russell a maintenu une théorie du jugement encore plus radicalement éloignée des présupposés objectivistes et réalistes de la première décennie du XXème siècle, et développé une approche où les relations n’ont pas, de manière inhérente, une directionnalité – c’est la théorie dite neutre des relations. McBride examine le problème constant que rencontre Russell : articuler les deux axes, jusqu’à découvrir une incompatibilité : combiner les deux et rendre compte de tous les cas de jugement, cela semblait impliquer le vieux problème du faux, ainsi que d’admettre, pour les propositions moléculaires, des propositions atomiques fausses en guise de constituants. Ceci l’amenant ensuite à faire appel à une directionnalité des relations, puis à raffiner de plus en plus sa position.
Dans le second article, H.-J. Glock revient sur la théorie du jugement vrai chez le Wittgenstein du Tractatus. Il discute ce qu’il appelle la théorie de l’intentionnalité de Wittgenstein, supposée rendre compte de la représentation de la réalité et de la possibilité du faux ; il expose aussi la question du sens, qui serait logiquement antérieure chez Wittgenstein à celle de la vérité et du jugement. L’antécédence du sens sur le jugement serait par exemple une solution aux problèmes que Russell rencontre avec sa théorie multiple du jugement, où la proposition semble ne plus avoir d’unité et ne pouvoir garantir le maintien de la forme logique. Glock met en relief comment les thèses de Wittgenstein, dans le Tractatus, sont aussi des solutions à ce qu’il voit comme des problèmes grevant les thèses russelliennes et frégéennes. Une proposition ne représente pas quoi que ce soit, mais dépeint des faits. Une forme logique est conçue comme une fonction des formes logiques (des possibilités combinatoires) de ses constituants. Ici les essences métaphysiques des objets circonscrivent l’espace logique. Beaucoup des points du Tractatus sont présentés comme des tentatives de solution aux problèmes identifiés par Wittgenstein dans les théories concurrentes.

B.L.




Sarah Bakewell, Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et Vingt tentatives de réponses, Albin Michel, 2013, 489 p. Traduction Pierre-Emmanuel Dauzat.


On n’est jamais fatigué de lire Montaigne ; on a plaisir à le relire aussi dans la réception qu’en font les autres. Ce livre « grand public » : Comment vivre ? surprend néanmoins par sa finesse et la qualité de son érudition. Faisant suite à un ouvrage bien documenté de D. Frame, paru en 1965 en langue anglaise (mais traduit en 1994 chez Honoré Champion : Montaigne, une vie, une œuvre, 1533-1592), ce nouvel « essai » sur les Essais,  est bien venu vingt ans après cette traduction. Il doit beaucoup en plus, sans du tout s’en dissimuler, aux travaux de Philippe Dessan, et notamment à son Dictionnaire de Michel de Montaigne, paru là aussi chez Champion en 2004, qu’elle a épluché avec soin. Il y est même fait mention des rapports de Montaigne et de sa chatte, dont ce faux ermite se demandait ce qu’elle se représentait qu’il faisait en écrivant. On rappelle à bon escient que le vrai modèle politique et héroïque fut Epaminondas, et que la « mollesse » de Montaigne vient de ce secret de tempérance et de distanciation. Sarah Bakewell a donc contrôlé et repris une ressource bibliographique très importante, dépouillant les meilleurs commentateurs, exégètes et écrivains : de F. Yates à V. Woolf et S. Zweig,  de Pierre Villey à Maurice Rat et F. Rigolot. Les têtes de chapitres de : Comment vivre ? proposent des réponses contrastées à mille lieux de l’eudémonisme traditionnel : Ne pas s’inquiéter de la mort ; Faire attention ; Etre né ; Lire beaucoup : oublier l’essentiel de ce qu’on a lu et avoir l’esprit lent ;  Survivre à l’amour et à la perte ; Utiliser de petites ruses ; Tout remettre en question ; Se ménager une arrière boutique ; Etre convivial ; S’arracher au sommeil de l’habitude ; Vivre avec tempérance ; Garder son humanité ; Faire une chose que nul n’a encore fait ; Voir le monde ; Faire du bon boulot sans trop ; Ne philosopher que par accident ; Réfléchir à tout et ne rien regretter ; Lâcher prise ; Etre ordinaire et imparfait ; Laisser la vie répondre d’elle-même. Derrière ces motifs qui sont de pertinents contre-mots d’ordre, Sarah Bakewell envisage classiquement et successivement nombre d’aspects qui relient Montaigne à son temps, une époque troublée (où il faillit être dépouillé et pris en otage), à la mélancolie, au scepticisme, à la liberté religieuse, etc. tout en faisant de lui un philosophe « accidentel » (selon le mot repris de A. Hartle, chapitre 19). — Est-ce à dire un philosophe de l’accident ? Montaigne fut un institutionnel et un diplomate plutôt habile, très au courant des querelles de cour, mais qui fut justement ennemi de toute furor et de toute cruauté. De ce fatras d’anecdotes et de lectures ciblées qui nous sont rappelées dans ce livre (comme celle des premiers Conquistadors), Bakewell tire un récit plein de verve et d’esprit, piquant et modeste, pondéré et sérieux, par exemple quand elle interprète le silence de Montaigne sur les massacres de la Saint-Barthelemy — je me permets de renvoyer ici au Cambridge Companion to Montaigne (2005) :  tout ce chapitre sur l’apocalypse, la démonologie et la torture ferait apparaître un Montaigne désengagé, foncièrement hostile à la tyrannie des procès et des querelles religieuses. Ce n’est plus seulement le viticulteur et le châtelain lettré, à l’existence très peu dévote, « reclus » dès l’âge de 35 ans et dont les futurs Essais furent mis à l’index.

Dans son mode de progression, la sorte de biographie que propose Bakewell est relativement peu convenue : elle part des lectures de Montaigne, et des lectures des Essais, qu’elle croise de façon fort savante : « Le problème de toutes ces pâmoisons dans le bras de Montaigne a toujours été Montaigne lui-même » (p. 280). Tout en fait, depuis ses réactions à la mort de la Boétie, dans la gestion de ses biens, dans ses voyages (il fut « horrifié » par sa rencontre du Tasse à Ferrare), ou dans la description indirecte de la réception pascalienne des Essais (ch. 7), tout dans ce choix des détours et déboires, décompose le personnage Montaigne par de continuelles corrections de son moi « disloqué ». Refusant tout mépris de la vie cependant, Montaigne avait intériorisé la pensée de la Boétie — qu’il édita par devoir mais avec fatigue, tout autant qu’il fut le traducteur de la Theologia Naturalis de R. Sebond (1436) à la demande de son père Pierre, alors qu’il se sentait plutôt fidéiste. Ce dernier travail, complété par une Apologie que lui aurait inspiré Marguerite de Valois, laisse libre cours à ce développement typico-digressif qui sort Montaigne de son côté « adolescent boudeur » qu’il avait conservé jusque la quarantaine. Dans l’édition de 1580, l’Apologie est le texte le plus long : étrange « défense » d’ailleurs, dans laquelle tous les arguments rationnels sont présentés comme faillibles. Bakewell fait comprendre que Montaigne s’en prend aux ennemis de Sebond, mais en montrant qu’il développe à cette occasion une technique propre : l’accumulation des études de cas, qui attestent que la sottise et l’illusion sont de lot commun, en permettant une induction sceptique générale qui n’a pas d’égale dans la littérature de langue française. Montaigne ne console jamais, mais il prend en charge son lecteur.

Il y a maints passages de haut vol dans cet ouvrage qui atteste d’une connaissance très approfondie de son sujet : de l’éducation de l’enfant Montaigne (une réussite), à l’évocation de la mort de la Boétie dans une lettre largement citée (qui n’est pas dans les Essais), puis à l’occasion du rappel de ce statut extraordinaire dont a joui Marie le Jars de Gournay (sa première éditrice sérieuse en 1595), « fille d’alliance », disait-il, au tempérament redoutable (v. p. 415-450). Elle pourfendit Charron notamment et tous ceux qui voulurent produire un « Montaigne remixé et embabouiné », selon Sarah Bakewell qui ne mâche pas ses mots. Certes, on a contesté depuis Villey la retranscription de l’édition annotée de l’exemplaire de Bordeaux (1588) que Mlle de Gournay aurait « saboté » : pourtant celle qui fut la première féministe historique (voir son Egalité des hommes et des femmes, Paris, 1622) fut aussi une amie et une vraie complice de Montaigne, ainsi que l’essayiste américaine qui signe ce Comment vivre ?

j.-m.m




Don Ross, James Ladyman & Harold Kincaid, Scientific Metaphysics, Oxford UP, 2013, 243 p.


On attendait beaucoup de ce livre. — Nous sommes quand même déçus, bien que cet ouvrage soit de grand intérêt. D’où vient cet échec ? Au fond, il s’agissait de faire rendre raison aux défenseurs de toute  métaphysique « analytique », et secondement pour l’occasion de pourfendre aussi les promoteurs d’une métaphysique « spéculative » que les auteurs critiquent avec virulence : — à la bonne heure ! Pourtant le résultat n’est pas à la hauteur de ces attentes. L’ouvrage ouvre sur une aporie bien exposée par Harold Kincaïd lui-même : comment pourrait se défendre toute seule une métaphysique naturaliste, autrement dit sans avoir à se départir d’une métaphysique non-naturalisée, dont elle critiquerait les tenants et les aboutissants ? C’est hélas cette aporie que le livre ne permet pas de lever. Il y a d’abord un questionnement insistant qu’il convient de reformuler le plus exactement possible. Est-ce que la philosophie scientifique est une (nouvelle) version du naturalisme ? Ou plus radicalement est-ce que le naturalisme scientifique rejette toute métaphysique ? On ne répond par l’affirmative qu’à la première question. Car on ne peut pas se contenter de dire que l'épistémologie concerne les moyens que nous avons de connaître, et que l'ontologie ne s'occuperait que de l'inventaire plus ou moins grossier de la réalité. Scientific Metaphysics contient sur ce thème un article de D. Dennett : « Kinds of Things ­— Towards a Bestiary of the Manifest Image ? » (pp. 96-107), dont on reparle ci-dessous, qui se voudrait drôle, mais qui ne l’est pas vraiment. Peut-on aussi exonérer les sciences sociales de tout enjeu métaphysique ? Devons-nous défendre une métaphysique de l’ a priori ? Ces questions pertinentes sont aussi des questions pendantes — qu’on ne cesse pas de remettre en chantier depuis vingt ans — et qui ne sont urgentes que si on le veut bien encore. G. Bealer a soutenu une autonomie de l'apriorisme ; J. Searle a défendu que c'est l'ontologie sociale qui commande la bonne méthodologie ; J. Lowe que la métaphysique est la seule discipline à ne pas s'assujettir aux limitations des sciences spéciales. Mais le sens de cet ouvrage est de contester nombre d’assertions courantes sur la nature de la connaissance scientifique : des assertions que nous pensons fondées epistémologiquement et qui pour les auteurs ne le sont pas. On y discute entre autres du « hazy holism » de Quine (Mark Wilson) : le holisme brumeux, sur lequel on revient au § 6. 


Mais il semble en fait qu’il y ait d’abord un fond de querelle que laisse transparaître la facture très paradoxale de ce livre. En 2007 a paru Every Thing Must Go : de Don Ross et James Ladyman, dont le sous-titre était justement Metaphysics Naturalized, un livre qui comme disent les Français « jetait le bébé avec l’eau du bain ». Leurs auteurs estimaient qu’il n’y a pas d’entités fondamentales, ch.1 et 3. Tout doit disparaître : plus besoin de catégories, et non moins de concepts. Mais alors, comment échapper dans ce cas à l’antiréalisme, à l’instrumentalisme, au relativisme pragmatiste ? Ne nous reste-t-il plus que Bas Van Fraassen et Huw Price en tant que références ultimes ? — D’autres réponses plus positives ont été proposées dans l’intervalle par Penelope Maddy dans Second Philosophy (2007) : la science et la métaphysique de la science sont pour elle dans une relation de réciprocité nécessaire, ce que défend ici Anjan Chakravartty, « On the Prospects of Naturalized Metaphysics », pp. 27-50. Mais on comprend également, suite à ce que nous venons d’écrire à l’instant, que l’ouvrage collectif, Metametaphysics, publié en 2009 par D.Chalmers, D. Menley & R.Wasserman, Oxford UP, Essays of the Foundations of Ontology ait ici servi de cible, et qu’il commande à une bonne compréhension de Scientific Metaphysics. — Comme il a été remarqué, la physique quantique est la référence de base de ce dernier ouvrage, tandis que la méréologie (et son usage parfois abusif) est celle de Metametaphysics. Deux écoles de pensée sont donc en compétition (et même une troisième comme on verra ci-dessous). Les auteurs de Scientific Métaphysics notamment Mark Wilson, Michael Friedman, Andrew Melnyk, Paul Humphreys sont en effet souvent dans une disposition dialectique qui fait aussi beaucoup pour la valeur de leurs exposés respectifs. Le résultat est presque sophistique et nous pouvons le résumer ainsi.


1/ Anjan Chakravartty

Auteur d’un ouvrage remarqué, A Metaphysics for Scientific Realism (2007), l’A. se protège ici de se laisser entraîner sur une pente glissante (slippery slope). Il y a des croyances et des convictions que nous estimons métaphysiques : il y a des propriétés ; la relation causale est déterminante ; les lois de la nature sont autre chose que des normes instituées ; de même, on ne peut contester qu’il y ait des modalités de re. Le glissement paraît inévitable néanmoins dans la mesure où, et lorsque, par exemple, nous pensons que les relations causales entre entités observables supportent notre croyance dans l’existence de ces mêmes observables. Quelle distinction marquer entre une métaphysique naturalisée et une enquête métaphysique bona fide ?  Chavravartty pense que cette distinction, si elle a un sens, ne pourrait être justifiée que dans un nouvel usage de l’a priori : or les arguments aprioriques font appel à des intuitions et à une analyse conceptuelle (p. 32), non pas aux entités observables. L’erreur est de penser, selon l’A. que la métaphysique naturalisée pourrait à la fois être basée sur — et être réduite à — un contenu empirique. Sa défense de l’a priori implique ce qu’il désigne comme étant une certaine anticipation réglée servant à l’ investigation a posteriori : en ce sens pour lui la métaphysique ne peut jamais que « sanctionner » une relation à une enquête et à des données. Ainsi s’instaurerait une continuité avec l’investigation empirique a posteriori. Ckakravartty pense que, dans son concept même, l’idée de fondation est une métaphore, parce toutes les découvertes empiriques sous-déterminent la théorisation métaphysique.


2/Paul Humphreys


Dans son article « Scientific Ontology & Speculative Ontology », Humphreys pour sa part reconnaît bien que la métaphysique analytique est une méthode a priori et conceptuelle. A l’opposé d’elle, une métaphysique « scientifique » prendrait les résultats de la science pour se donner une ontologie correcte. L’A. sait pertinemment que B.Van Fraassen s’est opposé à l’analyse conceptuelle et que T. Williamson (2005) fit appel à des intuitions non-perceptuelles pour arriver à la vérité. Il entend donc ici défendre un réalisme simpliciter (confondant le réalisme scientifique et le réalisme métaphysique selon nous). Son article est simplement une façon authoritative de marquer en quoi la science impose ses restrictions et enseigne à se méfier justement des intuitions ; il y a, par exemple, une fausseté factuelle qui ne permet pas, selon lui, de conclure au dualisme « à la Chalmers ». Sa critique de l’analyse conceptuelle se raidit contre Gettier et le type de dérapages où mènent ces contre-exemples. Il termine par une sévère remise en question des conditions cognitives idéalisées, qui ont sévi dans la littérature, notamment chez Goldman et Jackson. L’ « agent épistémique » joue le beau rôle, pense-t-on à le lire, comme Sganarelle devant Don Juan. Humphreys soutient d’ailleurs que l’invariance d’échelle est contingente : c’est, de fait, la pierre de touche de l’ontologie spéculative. Nous appliquons des données de la science la plus abstraite au monde du sens commun où elles sont inaccessibles ; et de même nous extrapolons depuis notre métaphysique populaire, et à partir de nos concepts, sans rejoindre jamais les premières. Critiquant les risques de l’inférence inductive, il reconnaît pour finir que le travail mené par Carnap sur les questions externes était le bon et qu’il faut se contenter d’un réalisme sélectif.


3/Andrew Melnyk


En posant brutalement la question : « Can Metaphysics Be Naturalized ? And If So, How ? », A. Melnyk répond déjà que probablement non : elle ne le peut pas. Derrière cet oxymoron, se cache l’enjeu de Every Thing Must Go : car si ETMG était radicalisée, que se passerait-il ? L’unification de toutes les sciences par la physique est déjà « métaphysique » à sa manière, comment pourrait-elle jamais résoudre les problèmes posés, puisqu’il faudrait rendre raison de cette convergence des hypothèses. Pour l’A., une métaphysique naturalisée devrait montrer qu’une grande partie de nos sciences les plus performantes est au contraire infondée (p.86). Ross et Ladyman choisissent pourtant une « version non-positiviste de la vérification », qui paraît spécialement vaine à Melnyk. D’autre part, ils considèrent que ce qui est métaphysique est aussi (en partie) au-delà des pouvoirs actuels de la cognition, c’est pourquoi ils doutent de ces intuitions qui se sont que le fruit de variables culturelles. En invoquant une image instituée de la science où la primauté de la physique n’est pas discutée — on pense ici (certes) au livre de T. Maudlin, Metaphysics within Physics (2007) qui ne se voulait pas matérialiste pour autant — les auteurs de Every Thing Must Go paraissent à Melnyk abusivement optimistes : son objection principale est que l’unité dans les sciences n’est jamais qu’une réalité apostériorique et révisable.


4/Daniel C. Dennett


Ce dernier se montre immédiatement favorable au livre de Ladyman & Ross : il compare le projet de Hayes (« The Naïve Physics Manifesto, 1978) avec celui de la métaphysique analytique, qu’il juge être une « naïve naïve auto-anthropologie », comme si une sous-classe de philosophes anglophones se comportait comme des robots inaptes face au monde ordinaire. L’alternative : une anthropologie sophistiquée serait celle de l’époché husserlienne. Dennett selon nous se trompe sur l’image manifeste telle qu’elle est par nous « découverte », et ce qu’il faut entendre par là depuis Sellars. Il voudrait revenir à la bonne vieille philosophie du langage pour se garantir des substances, des universaux, des propriétés, des relations (quelle horreur !) : — une austère collection pour lui de pigeonsholes (p.101). Ce qui n’est plus amusant est que reprenant les questions de Quine, il demande ce que sont les miles, puis ce que sont les dints, les sakes (termes syncatégorématiques), que sont les voix, que sont les coupes de cheveux ? etc. Je lui répondrais : et quid des barbus ? On a connu Dennett plus percutant, surtout qu’il termine son article en parlant des dollars et des euros abstraits. — Dieu nous préserve, fasse que cette abstraction ne finisse point dans un crush inquiétant de nos économies. Dennett était plus juste quand il compare l’âme à un « centre de gravité narrative », ou quand il discute de nos fatigues (Brainstorms, 1978). L’A. a donné le meilleur en d’autres temps, et ce qu’il nomme ici auto-anthropologie est difficile à comprendre (est-ce une défense de l’analyse du langage chez Heidegger ?)


5/James Ladyman & John Ross


Les principaux intéressés dans ce débat compliqué répondent avec « The World in the Data », qui est une sorte de méditation chamanique sur le livre de D. Deutsch, The Beginning of Infinity (Viking Penguin, 2011). Curieux détour que de choisir un vrai savant dont on fera litière de certaines de ses naïvetés ; car on affirme d’emblée que la métaphysique non-naturalisée ouvre au conflit : elle prétend rendre le monde intelligible et confortable en se servant des intuitions et des concepts, mais elle nous égare, ou bien elle conduit au pessimisme de Van Fraassen. Combien de fois ces empiristes ne sont-ils pas moins cafardeux ? Le choix de Deutsch — popperien attardé, mais défenseur d’une solution déterministe dans l’interprétation de Everett, un réaliste convaincu — n’a donc rien d’innocent (en général les savants comme Saunders et Bohm se gaussent de toute forme de naturalisme métaphysique). Tactiquement, le choix est bon. Deutsch est un physicien qui met la computation et la cognition sur des rails parallèles. J. Ladyman, dans sa propre corporation, est un rebelle sympathique : il interprète Deutsch en sa faveur parce que (croit-il) la « structure » du monde est logique ; elle n’est pas mathématique. Comme pour Wittgenstein, chez lui le monde n’est pas la totalité des choses ; mais celle des faits statistiques non-redondants. Entre parenthèses, j’ai peine à voir que les régularités statistiques soient plus fondamentales que les choses dont elles portent les instances. Mais peu importe. S’ils cherchent une unité pour la science, inspiré d’un modèle à la D’Alembert, Ross & Ladyman sont conscients de ce que cognitivement nous sommes très conservateurs : une tension existe entre l’objectivité bien comprise et le flot des informations nouvelles qui viennent heurter la barrière de l’objectivité. Ce qu’ils retiennent de Deutsch se limite à deux idées fortes : 1/ la répudiation du réductionnisme comme méthode : la science fait apparaître que l’engagement réaliste porte sur des phénomènes émergents causalement efficaces ; 2/la revendication du fait que les entités abstraites peuvent avoir de réels pouvoirs causaux, même si la causalité n’était qu’une construction relative. La nouveauté est donc que les entités comme les propriétés et les processus émergent, et ne sont pas fondatrices analytiquement. Secondement, Ladyman & Ross invoquent une capacité représentationnelle universelle (de l’alphabet aux gènes) et donc une réalité métaphysique de l’information, dont le système computationnel quantique de Deutsch est une illustration. Dans le premier cas, les A. font la différence avec une ontologie constitutive liée à la routine de la quantification, pour eux optionnelle et relative au langage de l’espèce. Ils soutiennent que la structure fondamentale de la réalité est celle d’une ontologie des data. Ainsi développent-ils sans rire une quantum metaphysics : — est-ce un jeu de mots ? On sait qu’elle est déjà très pratiquée chez nous (je ne citerai pas tous ceux qui se livrent au Cantique du quantique, mais ils sont légion).

Pour nous limiter ici à ce que nous pouvons comprendre, Ladyman & Ross expliquent que la fonction d’onde suppose une appréhension bi-modale, parce qu’elle a une situation probabilisée entre deux régions distinctes de l’espace. On peut regarder ces fonctions ou bien comme des entités mathématiques fictionnelles, ou bien comme des entités physiques qui interagissent concrètement. Le réalisme scientifique standard ne suffit donc pas ; résorber dans un anti-réalisme formaliste ces entités ne convient pas non plus. Ils posent en quelque façon une question centrale (et métaphysique), mais c’est à l’instrumentalisme qu’elle s’adresse : ils se revendiquent des théories explicatives et conjecturalistes par une étrange allusion à l’abduction chez Pierce. En un sens, on peut bien affirmer que des protons, des électrons et des photons sont des particules « émergentes » (ce que montrait déjà l’expérience d’ Anderson en 1932), cela ne remet pas en cause ce que nous avons dit de la fonction d’onde (p.133), qui ne réfère à rien de particulier, et qu’on peut aussi identifier avec des paquets de données partiellement localisées. La superposition de ce qui est observable en laboratoire contrevient au problème de la mesure, mais ce que ces scientistes nous disent là n’a rien de très nouveau. Il ne reste en dernière analyse que les groupes de symétrie qui ne soient pas des entités, ce que Peter Simons avait suggéré déjà  il y a longtemps (p.137). La seule chose qui soit un peu rafraîchissante est l’idée que les particules ne soient pas fondamentales in rebus, comme le fait que l’inférence à la meilleure explication est un leurre (p.143) — car le monde n’est pas fait pour être compris —, puis que nous ne pouvons rien « domestiquer » par la sémantique, et surtout pas les atomes auxquels ils voudraient laisser des « degrés de liberté ». Défendant une irréductibilité des données stochastiques, ils affirment le flou des frontières entre l’analyse formelle et la description empirique.  En lui-même souvent désordonné et furibond, l’article ne nous dit pas vraiment en quoi le structuralisme métaphysique a gagné son combat pour dissoudre l’empirisme : la question de la différence d’échelle reste entièrement problématique.


6/La dispute entre Michael Friedman et Mark Wilson


Pour les créateurs de la métaphysique naturalisée, il ne peut pas y avoir de propriétés intrinsèques à cause de l’ontologie de la structure. Et justement à cause d’elle, la théorie quantique n’est pas en soi fondamentale : « être, c’est seulement être le modèle efficace » à un moment donné (to be is to be a real pattern). On peut leur accorder que les états quantiques ne sont pas des additions d’être en supplément des données. Mais cette façon de voir leur fait croire que Friedman (qui défend une objectivité kantienne sérieusement amendée) est un auteur sur lequel on pourrait s’appuyer. Le raisonnement est un peu simpliste à nos yeux : depuis Reconsidering Logical positivism (Cambridge UP, 1999), et Dynamics of Reason (Stanford CLSI, 2001), Michael Friedman, qui s’imagine avoir redécouvert que Kant avait forgé sa conception de l’espace sur celle de Newton, ré-affirme que le projet positiviste était kantien (ce qui n’est pas non plus très original) avec cet avantage que l’a priori y serait devenu « révisable » : ce qui eût permis de se réconcilier avec le conventionalisme. Alberto Coffa et A. I. Miller sont plus convaincants. Inutile d’insister sur les très nombreuses réserves qu’il faudrait apporter à cette lecture de Carnap. Ici, un article de Mark Wilson paru d’abord dans Noûs, en 2010 : « What Can Contemporary Philosophy learn from our « Scientific Philosophy » heritage ? » permet de se faire une idée de cette évolution intellectuelle largement révisionniste. Wilson prend pour modèle « classique » B.Russell,   contestant avec lui toute la philosophie analytique du XXe siècle qui eût confondu le contenu conceptuel et son rapport interne avec la structure logique
qui en supporte l’assertion (sont ici visés D. Lewis, S. Kripke et J. Fodor). En revanche, pour Wilson, Russell et Tarski revendiquaient encore une correspondance directe entre les mots et le monde qui n’implique pas la montée sémantique. On devine que Wilson, qui ramène la signification à un contextualized content (p.177), se plaît à polémiquer en regrettant l’époque de Hertz et de Cauchy. Ladyman & Ross mettent en avant son point de vue parce que la confrontation de Friedman et de Wilson porte préjudice utilement à leurs yeux à certains des mots d’ordre les plus admis : en assignant à la logique le rôle fondationnel d’une source de la clarification de nos concepts , et par là de ceux des propositions scientifiques — soit de la portée de leurs engagements ontologiques — les positivistes auraient préparé the boggy ground in which so much philosophy flounders today, where instrumental control of the world of experience is granted as the domain of science and « deep » ontology is assigned as a task for a priori analysis (p.119).

Dans sa réponse : « Neo-kantianism, Scientific Realism and Modern physics », Friedman défend, sur l’idée que Mach a réhabilité Kant, quelques conceptions pour le moins discutables. Il est vrai que Reichenbach, Carnap et Schlick se sont revendiqués être kantiens, tout en appelant à une relativisation de ses cadres de pensée, mais cela suffit-il vraiment pour rétablir une objectivité néo-kantienne (qui serait différente de celle de Cassirer, par exemple ?). Critiquant Wilson, lui-même quelquefois assez farceur, il lui reprend la notion des façades théoriques à l’appui de cette contestation radicale du divorce d’applicabilité — mais au sens holistique ; car ce ne serait rien qu’un décor dans l’état actuel des choses : a makeshift patchwork of mathematical descriptive devices sitting on top of the true (as far as we now know) microscopic relatity depicted by quantum mechanics (p.191). L’affirmation s’oppose aux conceptions de Kuhn sur l’incommensurabilité ; on suppose alors qu’il y faudrait des « relations de coordination », comme le voulait Reichenbach (on doit croire ici à une idée régulatrice, non plus de la morale, mais de la science). Wilson — qui restera comme l’un des plus acerbes critiques du réalisme de Putnam première manière — est à l’égard de Friedman un allié encombrant dans cette affaire. La polémique est forcée et dénuée d’intérêt. Pour le dire plus nettement, il me paraît difficile de les considérer l’un et l’autre comme des naturalistes. Dans cette ontologie de la structure, Wilson plaide néanmoins, avec certain talent, en faveur des contractive mappings. Il défend aussi que les quantités que l’on rencontre en physique ne sont pas dénotables stricto sensu et ne ressemblent pas plus à des « termes sortaux » que les posits de Quine ne ressemblent à des nœuds qualitatifs (p .206). A ce stade donc, la querelle me paraît terminologique et les points de convergence techniques simplement allégués pour la circonstance.


7/ Jenann Ismael

Le dernier article de Scientific Metaphysics : « Causation, Free Will and Naturalism », est non moins provocant que les précédents. Il part de ce constat que l’idée de cause est la plus communément invoquée à la base du naturalisme, le libre choix n’étant rien à son tour que le résultat de processus légaux ayant une source extérieure. — Mais si on supposait globalement (et dans le détail) une intervention hypothétique de dépendances probabilistiques, le constat ne serait plus aussi simple. L’information sur la structure causale n’est pas donnée par des lois fixant nomologiquement ces dépendances (l’A prend ici le cas du moteur à piston des automobiles, dont le fonctionnement ne dépend pas de ses composantes mécaniques) : ainsi l’action « libre », comme le défaut soudain de fonctionnement du moteur, serait donc telle qu’elle doit apparaître justement comme causale dans le processus, et non plus comme résultante. Des variables exogènes introduisent un « degré de liberté dans le système ». Ce qu’il n’est pas déraisonnable de penser dans le monde des interactions légales, par exemple, ou dans le cas des bouleversements politiques. S’inspirant de Judea Pearle (Causality, 2000), contre le modèle de la préemption causale de D. Lewis, Ismael pense au final que les blocs de probabilité causale sont concomitants dans le monde physique et le monde moral, ce qui ne l’empêche pas de reprendre les perplexités de Cian Dorr sur les intentions de Ladyman & Ross (p.214).


Le lecteur reste quant à lui fort décontenancé : il a devant lui sur sa table un livre-symptôme. De nombreux praticiens de la métaphysique analytique ont bien les développements de la science pour objet (d’où tant de reproches en apparence déplacés), mais, comme le souligne Jenann Ismael il arrive souvent quant à eux que des philosophes de la science montrent un dégoût prononcé pour la métaphysique. Cette asymétrie fait peut-être aussi partie du symptôme.

j.-m.m










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