Motto : Crapula ingenium offuscat. Traduction : "le bec du perroquet qu'il essuie, quoiqu'il soit net" (Pascal, Pensées, L : 6/107).


Ce blog est ouvert pour faire connaître les activités d'un groupe de recherches, le Séminaire de métaphysique d'Aix en Provence (ou SEMa). Créé fin 2004, ce séminaire est un lieu d'échanges et de propositions. Accueilli par l'IHP (EA 3276) à l'Université d'Aix Marseille (AMU), il est animé par Jean-Maurice Monnoyer, bien que ce blog lui-même ait été mis en place par ses étudiants le 4 mai 2013.


Thèmes de recherche : Métaphysique analytique, Histoire de la philosophie classique, moderne et contemporaine,

Métaphysique de la perception et de la cognition. Austrian Philosophy. Méta-esthétique.

Philosophie du réalisme scientifique.



vendredi 29 avril 2016

Traduction de A. Voltolini, "A suitable metaphysics for fictional entities. Why one has to run syncretistically" (2015), par Kendy Chokeepermal.


[Le texte d'Alberto Voltolini, Professeur de Métaphysique et de Philosophie de l'Esprit à l'Université de Turin, est le chapitre du livre Fictional Objects (co-édité par S. Brock & A. Everett) qui a paru chez Oxford University Press, 2015 : le ch. 5, pp.129-146. Ce thème est désormais abondamment discuté dans la littérature, depuis Zalta, Parsons, Lewis, Thomasson, Van Inwagen,  et en général dans toute l'école néo-meinongienne. Le titre original de ce chapitre, ici légèrement modifié, est : "A Suitable Metaphysics for Fictional entities : Why One Has To Run Syncretistically." Alberto Voltolini qui s'intéresse aussi à la dépiction ou à l'intentionnalité, a d'ailleurs publié un ouvrage sur le même sujet : How Ficta follow Fiction. A Syncretistic account of Fictional Entities, paru chez Springer Verlag en 2006, et il compte plus d'une centaine d'articles à son actif. On peut entre autres mentionner sa contribution dans le volume, Meinongian Issues  in Contemporary Italian Philosophy, édité par Venanzio Raspa (Meinong Studies, vol. 2) :  "Being, Existence and Having Instances", Ontos Verlag 2006. Nous le remercions vivement pour nous avoir permis de proposer cette traduction. 
La seule intervention apportée par nous concerne la dénomination des Possibilistes à la place des "(Im)possibilistes", dans la mesure où il nous a paru évident que la possibilité impliquait l'impossibilité dans un autre monde et parce que la fiction autour d'objets impossibles est tout de même moins féconde en général, de sorte que pour clarifier la distribution des positions adversatives en présence, il était plus simple de reconnaître les Possibilistes au premier rang (voir la note 4 qui discute F. Berto et G. Priest sur ce point technique). Le thème des entités fictionnelles — et non pas du tout virtuelles — intéresse prioritairement en France le groupe de recherches du SEMa.

La présente traduction est due à Kendy Chokeepermal.
JMM]

 





 

Une métaphysique syncrétique adaptée aux entités fictionnelles




Alberto Voltolini

          

Il y a une liste de desiderata que toute bonne métaphysique devrait être capable de satisfaire. Ces desiderata sont : 1) la non-existence des entités fictionnelles ; 2) l’inefficacité causale de ces entités ; 3) l’incomplétude de ces dernières ; 4) le caractère artificiel de telles entités ; 5) la vraie possession des propriétés par les ficta dans une narration ; 6) l’invariable attribution de ces propriétés aux ficta ;  enfin 7) la possession nécessaire de ces propriétés par les ficta. La métaphysique Possibiliste indiscutablement satisfait 1) et 2) ; la métaphysique Néo-Meinongienne satisfait 1), 2), 3), 5), 6) et 7) ; la métaphysique Artificialiste ou Créationniste indiscutablement satisfait 1), 2), 3) et 4). Mais nous avons besoin d’une autre métaphysique pour satisfaire tous les desiderata en même temps. J’élabore, dans cet article, une telle métaphysique, en supposant qu’une métaphysique Syncrétique combinant le Néo-Meinongianisme et une espèce d’Artificialisme ou de Créationnisme esthétique, atteint l’objectif. Selon le Syncrétisme, les ficta sont des entités hybrides individuées, à la fois, en termes d’un certain procès de faire-croire narratif, et par un ensemble de propriétés auquel une telle narration fait appel. A la fin du chapitre I, j’envisage quelques objections à cette approche : son caractère non-intuitif, l’inutile prolifération des ficta ; outre les problèmes qui surgissent avec le Créationnisme.



  1/Comment choisir la meilleure métaphysique pour des entités fictionnelles ?


Que sont les entités fictionnelles, à supposer qu’il y en ait ?  — Dans la littérature s’y rapportant, il y a eu un débat important autour de leur nature. D’un point de vue théorique, cette discussion relève d’une enquête métaphysique sur de telles entités, complètement différente d’une enquête ontologique dont l’objectif est d’établir que, dans l’inventaire général de ce qu’il y a, il y a des choses telles que des entités fictionnelles[1]. Ainsi, en principe, l’on peut mener une enquête métaphysique au sujet de ces entités de manière entièrement indépendante de nos convictions ontologiques à leur sujet. Cela, en outre, même si de telles entités ne sollicitent aucun engagement existentiel, c'est-à-dire même si l’on défend une position antiréaliste à leur sujet, il serait souhaitable de fournir une explication métaphysique disant pourquoi le genre métaphysique être une entité fictionnelle n’est pas instancié. (Nous le pensons aussi en disant qu’il n’y a pas d’entités fictionnelles). Toutefois, en vérité, la plupart de ceux qui se sont sérieusement engagés dans une enquête métaphysique concernant les entités fictionnelles se sont aussi engagés vis-à-vis d’elles sur le plan ontologique, ils ont défendu une position réaliste à propos de telles entités[2].
Mais, même parmi ceux qui pensent qu’il y a des entités fictionnelles, il y a un sérieux différend métaphysique sur la question de ce que sont de telles entités. En résumé, trois métaphysiques différentes sont en lice sur le marché philosophique – les autres possibilités théoriques étant des variantes mineures de ces trois-là[3].

Les Possibilistes pensent, au sujet des entités fictionnelles, que les ficta sont un sous-ensemble des entités possibles ou impossibles, c'est-à-dire des entités qui n’existent pas dans le monde concret, mais qui existent dans quelque monde possible (ou impossible)[4].
Les Néo-Meinongiens Orthodoxes pensent que les ficta sont un sous-ensemble des objets meinongiens, considérés comme ontologiquement dépendants d’un ensemble de propriétés – précisément, les propriétés convoquées dans une narration donnée, par exemple Emma Bovary est le corrélat fictionnel qui dépend ontologiquement de l’ensemble des propriétés : être une femme, vivant dans une province française, être une épouse malheureuse, etc., que Flaubert met en place en racontant l’histoire de Madame Bovary[5]. Selon les Néo-Meinongiens Orthodoxes, les ficta n’existent pas de manière spatiotemporelle, ni ne subsistent, c'est-à-dire n’existent pas non plus de manière non-spatiotemporelle.
Les Néo-Meinongiens Non-Orthodoxes pensent que les ficta, comme tout autre objet meinongien, subsistent. Cela, parce qu’ils considèrent les objets tels que les ficta comme des entités abstraites, c'est-à-dire des entités non situées dans l’espace et dans le temps et (par conséquent) dépourvues de pouvoirs causaux. Ce constat métaphysique établit que la relation entre les ficta et les propriétés convoquées dans les récits donnés n’a rien à voir avec l’appartenance à un ensemble[6]. En tant qu’abstracta, les ficta possèdent de telles propriétés plus ou moins de la même manière qu’un modèle (ou une qualité platonicienne) est caractérisé par son trait caractéristique[7]. Plus encore, les Artificialistes, ou les Créationnistes au sujet des entités fictionnelles conservent l’idée que les ficta sont des entités abstraites. Pourtant, ils relient l’existence non-spatiotemporelle des ficta à une activité mentale humaine. Les ficta sont considérés comme des créations de leurs auteurs, dans la mesure où une entité fictionnelle vient à exister aussitôt qu’un auteur (ou une communauté faite d’un auteur et de son public) pense à elle, en particulier en s’impliquant dans un procès[8] de faire-croire qui ne fait appel à aucun engagement ontologique quant à la croyance qu’il y a bien quelque chose qui agisse de la manière décrite dans le récit donné. En ce sens, les ficta sont des entités dépendantes, notamment des entités dont l’existence dépend de l’existence de leurs auteurs (ou des communautés données constituées par des auteurs et leur public). En tant que tels, les ficta sont similaires aux entités institutionnelles (les lois, les nations, les traités, etc.), qui montrent aussi des types de dépendance similaires quant à leur existence. A ce propos, les ficta sont considérés comme des artefacts abstraits. En affichant cette idée, Thomasson (1999) soutient que les ficta sont un sous-ensemble de purs intentionalia, ces objets de pensée qui viennent à être dans la mesure où ils sont pensés par quelqu’un. Les ficta sont ces purs intentionalia, qui sont maintenus dans l’existence par le fait que quelque copie, ou quelque autre support des récits qui en parlent, survit également. Si aucun exemplaire des histoires de Holmes ne devait survivre, le détective fictionnel Sherlock Holmes périrait également[9].

En dépit de diverses similitudes, la métaphysique néo-meinongienne et la métaphysique artificialiste sont souvent considérées comme étant incompatibles l’une avec l’autre. Les Néo-Meinongiens de tous genres considèrent les ficta comme une sorte d’entité localisable dans un royaume platonicien indépendant de l’esprit, soit en tant que (des entités ontologiquement dépendantes) des entités d’ensembles théoriques, soit en tant que corrélats des propriétés platoniciennes. Les Artificialistes, d’un autre côté, tendent à concevoir les ficta comme dépendants du travail intentionnel de l’esprit des hommes. Cependant, il y a quelques années, j’ai défendu une approche dont l’objectif était de montrer qu’il n’y a pas d' incompatibilité de ce type (voir Voltolini, 2006). Laissez-moi vous expliquer pourquoi.

Le principal mérite du Néo-Meinongianisme est en même temps le principal défaut de l’Artificialisme, et vice versa. D’un côté, en faisant appel à un ensemble donné de propriétés, celles convoquées dans les récits correspondants, les Néo-Meinongiens inventent un critère précis d’identité pour les ficta : x et y sont le même fictum ssi ils partagent un même ensemble de propriétés[10]. Par contraste, les Artificialistes soutiennent que les ficta ne possèdent pas vraiment de telles propriétés ; les artefacts abstraits ne sont ni de brillants détectives, ni des femmes tristes et frivoles. Tandis que l’Artificialiste fournit des conditions d’existence pour les ficta (en termes d’activités mentales conduisant à leur création), il échoue à leur garantir des conditions d’identité[11]. D’un autre côté, l’Artificialiste rend compte du caractère anthropomorphique des entités fictionnelles en en faisant des entités dépendantes de l’esprit ; le Néo-Meinongien échoue à expliquer ce caractère, parce qu’il est contraint de concevoir les entités fictionnelles comme une espèce d’être platonicien transcendant, et par conséquent indépendant de l’esprit. A présent, le Syncrétisme, ainsi que je désigne mon approche, a pour objectif de préserver les mérites des deux doctrines sans reprendre leurs défauts respectifs. Cela, en imaginant les ficta comme des entités hybrides faites à la fois d’un procès de faire-croire (le processus de la narration conduisant à l’engendrement de quelque fictum) et d’un ensemble de propriétés (les propriétés convoquées dans un tel processus narratif)[12].

Bien sûr, c’est une chose de mettre en avant une métaphysique syncrétique, et une autre que de la justifier. Une vraie justification doit pouvoir se départir de compromis superficiels. C’est la raison pour laquelle l’on doit adopter l’approche syncrétique. Comme je l’ai dit auparavant, les Néo-Meinongiens Orthodoxes soutiennent que les ficta sont des corrélats d’ensembles de propriétés. Mais ils n’expliquent pas souvent comment une telle corrélation fonctionne[13]. Le Syncrétisme soutient qu’un procès de faire-croire particulier nous permet d’opérer une telle corrélation. Une fois que l’on perçoit le procès narratif n’impliquant aucun engagement ontologique où l’on fait croire qu’il y a quelque chose qui possède certaines propriétés, comme un procès où l’on fait voir l’ensemble de telles propriétés comme un particulier (spécifiquement concret) possédant ces propriétés, alors un certain fictum émerge de cet ensemble même. Cette manière de voir les choses nous permet de nous concentrer sur les deux éléments mentionnés plus haut qui constituent, pour le Syncrétiste, un fictum, notamment un ensemble donné de propriétés, et un procès donné de faire-croire où ces propriétés sont convoquées. De manière plus importante toutefois, cette position nous permet de voir comment ces éléments sont reliés, de sorte que le procès de faire-croire opère sur l’ensemble de propriétés en question afin de le relier de manière corrélative au fictum donné. (Soit dit en passant, contrairement au Néo-Meinongianisme Orthodoxe, la corrélation « fictum-ensemble de propriétés » est une corrélation de type « plusieurs-un », dans la mesure où divers procès de faire-croire peuvent impliquer un même et unique ensemble)[14]. D’un côté, donc, le Syncrétisme partage avec le Néo-Meinongianisme Orthodoxe l’idée qu’un fictum est constitué d’un ensemble donné de propriétés. D’un autre côté, puisque pour les Syncrétistes une nouvelle manière de voir le procès de faire-croire en question est requise pour qu’un fictum en vienne à exister, le Syncrétisme partage avec l’Artificialisme l’idée que les ficta sont des entités générées dépendant pour leur existence de processus ou d’états mentaux[15].

A présent, comment choisir parmi les nombreuses différentes métaphysiques disponibles sur le marché philosophique pour rendre compte des entités fictionnelles ? Bien sûr, il est naturel d’argumenter en faveur de sa propre perspective métaphysique et contre les autres. Cependant, il y a une autre possibilité impliquant ce que Castaneda (1980) considère comme une méthode diaphilosophique. Selon celle-ci, l’on doit collecter le plus de données possibles concernant un sujet d’intérêt, les entités fictionnelles dans ce cas précis. La meilleure théorie sera ainsi celle qui est compatible avec le plus de données. Dans ce qui suit, je dégagerai donc un ensemble de données à la lumière duquel je comparerai toutes les métaphysiques des ficta que j’ai mentionnées ci-dessus. Je montrerai que, contrairement à ses concurrentes, le Syncrétisme parvient à rendre compte de toutes ces données.
Avant de poursuivre, un caveat. L’on peut critiquer le fait que des théories philosophiques de tout genre reposent sur l’idée qu’il y a quelque chose comme des données incontestables. Un théoricien peut bien soutenir qu’en présentant sa théorie, sa tâche d’explication exige qu’elle s’attache à certaines données tout en rejetant d’autres. Sur cette base, on peut nier que la meilleure théorie soit celle qui comprend, sur un sujet précis, toutes les données prétendues, car quelques-unes de ces données peuvent ne pas du tout être authentiques. Néanmoins, dans le cas présent, toutes les intuitions auxquelles je ferai appel sont sur le même pied : aucune d’entre elles n’est si incontestable que l’on doit s’y attacher et rejeter le reste (ou, pour le dire différemment, chacune de ces intuitions attire un même degré de consensus du sens commun). Ainsi, au lieu de mettre en avant une métaphysique qui épargne quelques-unes de telles intuitions et rejette les autres, comme cela a été le cas jusqu’à présent, je pense qu’une théorie qui rend compte de toutes ces intuitions est préférable à d’autres théories. A ce propos, je préfère appeler de telles intuitions des desiderata plutôt que des données, dans le sens où, pour chacune d’elles, il convient plutôt mieux, à première vue, de la préserver que de la rejeter.



  2/Une liste de desiderata et comment la métaphysique syncrétique en rend le mieux compte

Je vais maintenant faire ressortir les desiderata intuitifs que chaque théorie métaphysique des entités fictionnelles devrait plutôt préserver que rejeter, et que j’ai déjà listés en commençant. Les voici : 1) la non-existence des entités fictionnelles ; 2) l’inefficacité causale de telles entités ; 3) l’incomplétude de ces dernières ; 4) le caractère artificiel de telles entités ; 5) la vraie possession des propriétés par les ficta dans une narration ; 6) l’invariable attribution de ces propriétés aux ficta ; 7) la possession nécessaire de ces propriétés par les ficta. Laissez-moi considérer chacun d’eux à son tour.

Selon 1), les entités fictionnelles n’existent pas. Les antiréalistes à l’égard des entités fictionnelles soutiennent simplement que 1) (dans l’inventaire général de ce qu’il y a), il n’y a pas de choses telles que des entités fictionnelles. Pourtant, cela ne semble pas être la lecture appropriée de 1). Une chose est sûre, c’est qu’une telle lecture ne nous permet pas de faire une distinction entre des personnages fictionnels vrais et d’autres qui seraient seulement supposés. Prenez Mickey Mouse par exemple, qui n’existe certainement pas. Il y a pourtant un personnage nommé ainsi, tandis qu’il n’y a aucun personnage fictionnel nommé ‘Pickey Pouse’. Donc, l’on ne peut pas rendre compte de la non-existence de Mickey Mouse en disant qu’il n’y a pas une chose telle que Mickey. L’on serait plutôt tenté de dire que, contrairement à Pickey, il y a une chose telle que Mickey, qui a pourtant la caractéristique spécifique de ne pas exister. C’est la tâche du métaphysicien que d’expliquer en quoi consiste vraiment une telle caractéristique ; le fait qu’il y a des personnages fictionnels non-existants doit être compris en des termes métaphysiques.

Pour ce qui est de 2), afin qu’une entité soit dotée de pouvoirs causaux, elle doit non seulement être capable de produire des effets, mais aussi d’être causalement affectée[16]. Cela dit, bien que le propos soit controversé, nous pouvons dire des entités fictionnelles qu’elles produisent des types d’effets, par exemple sur le comportement humain. Les gens soutiennent qu'ils sont émus par le destin des entités fictionnelles – si l’anecdote est avérée, certaines personnes attristées par les malheurs du jeune Werther de Goethe se seraient même suicidées à l'instar de leur héros. Pourtant, rien ne peut modifier causalement un personnage fictionnel. Aucun spectateur ne peut empêcher Tosca, l’héroïne de Puccini, de se jeter du haut du château Saint-Ange et de mourir. Si (dans le célèbre roman Misery de Stephen King) la psychotique Annie Wilkes ne veut pas que le personnage fictionnel Misery meure, elle doit empêcher l’écrivain Paul Sheldon de publier le récit où il fait mourir Misery. Car, aussitôt que l’écrivain a publié un tel récit, il n’y a rien qu’Annie puisse faire pour empêcher une telle mort. En somme, les personnages fictionnels sont causalement inefficaces.

Pour ce qui est de 3), il y a de nombreux traits que les ficta ne semblent ni posséder, ni non plus manquer de posséder, surtout quand l’histoire donnée ne révèle rien à ce sujet. Sherlock Holmes apparaît ni comme ayant un grain de beauté sur son épaule gauche, ni non plus comme ne l’ayant pas. Car, en racontant son histoire, Conan Doyle n’a ni révélé, ni impliqué quoi que ce soit à propos d’un tel grain de beauté.

Pour ce qui est de 4), nous parlons ouvertement des ficta en tant que créations d’un auteur, dans le sens où l’existence des ficta dépend de celle de leurs auteurs ou de quelque activité mentale de la part de leurs auteurs. Carlo Collodi est le créateur de Pinocchio. Si Collodi ne l’avait pas conçu en écrivant une histoire le concernant, Pinocchio n’aurait pas existé.

Pour ce qui est de 5), nous voulons que les ficta, dans les récits, possèdent vraiment à leur sujet les caractéristiques que nous leur assignons. Anna Karenine est une femme, Sherlock Holmes est un détective. Peut-être Anna n’est-elle pas une femme à la manière dont l’est Penelope Cruz, mais elle est tout de même une femme. Il serait difficile d’expliquer pourquoi nous sommes émus par son triste destin, si ce dernier ne l’avait pas vraiment affectée. La vraie possession de propriétés nous permet de faire des comparaisons intrafictionnelles et transfictionnelles, comme quand nous disons que Holmes est plus intelligent non seulement qu’un autre personnage de fiction comme Hercule Poirot, mais aussi que tout détective en chair et en os. 

Pour ce qui est de 6), bien sûr, il y a plusieurs débats entre les critiques quant aux caractéristiques qu’un personnage possède réellement, notamment quand l’auteur d’un récit impliquant un tel personnage n’a rien dit d’explicite à ce sujet. Nous savons que Gertrude, la religieuse malheureuse des Fiancés d’Alessandro Manzoni, a eu des rapports avec le méchant Egidio, mais il y a débat quant à savoir s’il s’agissait bien de rapports sexuels. Pourtant, aussitôt un consensus trouvé à ce sujet, le seul type de preuve qui pourrait démanteler ce consensus est la découverte d’une autre version du récit qui fasse davantage autorité, où l’auteur déclarerait explicitement le contraire. Seule une preuve empirique pourrait nous conduire à revoir les propriétés que nous attribuons, comme c’est le cas avec les entités concrètes. Il ne peut arriver, par exemple, que Holmes s’avère être un transsexuel, comme cela peut arriver avec les êtres humains concrets ; la seule chose qui puisse arriver est une version des récits de Holmes qui fasse davantage autorité, où Doyle revendique cela. Car l’auteur est l’autorité ultime pour décider si un fictum possède des propriétés particulières, de sorte que, contrairement à ce qui est le cas avec les entités concrètes, aucune variation ne peut se produire lorsque nous lui attribuons des propriétés. Encore une fois, Sherlock Holmes est un détective. Pourquoi cela ? Parce que Doyle a décidé d’ainsi raconter l’histoire à son sujet. S’il avait décidé de raconter l’histoire différemment, Holmes aurait possédé des caractéristiques différentes. Holmes peut-il s’avérer ne pas être un détective ? Certainement pas comme nous pouvons découvrir que, par exemple, un être humain concret prétend simplement être un détective. Holmes peut s’avérer ne pas être un détective seulement si nous trouvions une version des récits de Doyle qui fasse davantage autorité, où Holmes ne serait pas un détective[17].
Pour ce qui est de 7), un personnage semble avoir ses propriétés, celles par lesquelles il est caractérisé dans un récit quelconque, nécessairement. J’aurais pu être un pilote de F1, mais Holmes n’aurait pas pu l’être. Bien sûr, Doyle aurait pu avoir écrit les récits de Holmes différemment, disant que Holmes était, par exemple, non pas un détective, mais un pilote de F1. Seulement, dans une telle situation contrefactuelle, Doyle aurait écrit au sujet d’un personnage complètement différent (portant le même nom).

Revenons à la métaphysique des personnages fictionnels que j’ai esquissée précédemment pour voir comment ces formes différentes font face aux desiderata mentionnés ci-dessus. Commençant par le Possibilisme, nous pouvons voir que cette métaphysique paraît satisfaire sans aucun problème seulement les deux premiers desiderata. Les entités fictionnelles n’existent pas, ou mieux encore elles n’existent pas effectivement, mais possiblement, c'est-à-dire qu’elles existent dans quelque monde possible. Puisqu’il est dit qu’elles n’existent pas effectivement, elles sont causalement inefficaces (même si elles peuvent bien être efficaces causalement dans les mondes où elles existent). Toutefois le Possibilisme ne semble pas satisfaire 3). Car les entités possibles sont au moins complètes, dans le sens où pour chaque monde possible et une propriété P, chaque particulier soit possède cette propriété P, soit ne parvient pas à la posséder. Alors qu’il peut y avoir des mondes possibles où une entité possède P et d’autres mondes semblables où cette entité (ou une autre sensiblement ressemblante) ne parvient pas à posséder P :  il n’y a aucun monde où une entité ni ne possède P, ni ne parvient à posséder P[18]. Quant à ce qui est de 4), pour les Possibilistes, les ficta ne sont pas, en tant que possibilia, des créations de leurs auteurs ; ces derniers parviennent au mieux à choisir une entité effectivement non-existante qui existe seulement possiblement ou non[19]. Quant à 5), les Possibilistes disent que les ficta possèdent des propriétés par lesquelles nous les caractérisons dans les récits donnés non pas effectivement, mais uniquement dans quelques-uns des mondes où ils existent. Par voie de conséquence, 7) n’est pas non plus satisfait car, encore une fois, les ficta ne possèdent pas effectivement ces propriétés, ils les possèdent uniquement dans quelques-uns des mondes où ils existent. Quant à 6), l’on peut dire que pour les Possibilistes, il est facilement satisfait ; dans la mesure où les ficta n’existent pas concrètement, ils ne possèdent pas effectivement les propriétés données, donc il n’y a pas lieu de revoir les attributions de propriétés.
Les Possibilistes peuvent être consternés, mais les Artificialistes ne sont pas non plus suffisamment bien placés pour en rire. Comme les Possibilistes, ils satisfont à la fois 1) et 2). En tant qu’entités abstraites, les ficta manquent de pouvoirs causaux ; ainsi, ils n’existent pas dans le sens où ils n’existent pas de manière spatiotemporelle. Mais, contrairement aux Possibilistes, toutefois, les Artificialistes satisfont aussi 4). Pour eux, les ficta sont des créations de l’esprit humain, dans la mesure où leur existence dépend de l’existence de quelque activité mentale de leurs auteurs. Sinon, pour ce qui est du reste des desiderata, les Artificialistes sont plus ou moins dans le même bateau que les Possibilistes. En tant que des artefacts abstraits, les ficta ne possèdent pas effectivement les propriétés par lesquelles ils sont caractérisés, ils les possèdent uniquement relativement à des récits donnés, ou, ce qui revient au même, dans les mondes où de tels récits sont vrais. A fortiori, nous ne pouvons que constater tout simplement que les attributions relevant de ces propriétés ne changent pas ; il paraît évident, en outre, que les ficta ne possèdent pas ces propriétés nécessairement. Donc, les ficta ne peuvent pas vraiment être dits incomplets, puisque à l’évidence, encore une fois, leurs propriétés leur font défaut. Cela dit, l’Artificialiste peut néanmoins parvenir à satisfaire le desideratum de l’incomplétude : un fictum est tel que, pour une propriété P donnée, il n’est avéré ni que, selon le récit donné, un tel fictum possède P, ni que, selon ce même récit, il ne parvient pas à posséder P[20].

Les Néo-Meinongiens semblent dans une meilleure position que les autres métaphysiciens à l’égard des desiderata sus mentionnés, car ils satisfont 1), 2), 3), 5), 6), et 7). Pour tous les Néo-Meinongiens, les ficta n’existent pas (du moins pas de manière spatiotemporelle). Par conséquent, ils sont causalement inefficaces. Ils sont aussi incomplets dans un sens précisément objectuel, en ceci que pour un couple de propriétés P et son complément non-P, un fictum ne parvient pas à les posséder parce qu’aucune des deux propriétés n’apparaît dans l’ensemble donné des propriétés (c’est le cas des Néo-Meinongiens Orthodoxes), ni ne caractérise le modèle, c'est-à-dire la propriété platonicienne que représente le fictum (c’est le cas des Néo-Meinongiens Non-Orthodoxes). Pourtant, les ficta possèdent des propriétés par lesquelles ils sont caractérisés dans les récits donnés, car soit de telles propriétés appartiennent aux ensembles auxquels elles sont corrélées (les Néo-Meinongiens Orthodoxes), soit elles caractérisent le modèle, c'est-à-dire l’attribut platonicien qu’elles représentent (les Néo-Meinongiens Non-Orthodoxes). Pour toutes ces raisons, les ficta possèdent de telles propriétés nécessairement. En fin de compte, et en vertu des mêmes raisons, une fois avéré qu’un fictum possède une telle propriété, cette propriété est attestée une fois pour toutes ; aucun changement ne peut avoir lieu dans les attributions de propriétés. Mais, comme cela a déjà été mentionné, les Néo-Meinongiens de tout genre ne peuvent satisfaire le desideratum au sujet de la création. Pour eux, les ficta sont choisis par un auteur parmi des entités se trouvant dans un royaume platonicien d’objets meinongiens dont l’existence précède celle de l’auteur lui-même.

Contrairement aux théories alternatives considérées jusqu’à présent, le syncrétisme rend compte de tous les desiderata mentionnés ci-dessus. Avant tout, puisqu’un fictum n’a aucune existence spatiotemporelle pour un Syncrétiste, le desideratum concernant la non-existence est satisfait. Par conséquent, un fictum ne possède aucun pouvoir causal. Puisqu’un fictum est le corrélat d’un ensemble de propriétés, il est i) objectuellement incomplet, ii) le détenteur effectif des propriétés par lesquelles il est caractérisé dans un récit donné, et iii) le détenteur nécessaire de telles propriétés, dans le même sens strict que pour un Néo-Meinongien Orthodoxe. De plus, pour cette même raison, aucune révision des attributions de telles propriétés n’est possible. Mais, comme pour les Artificialistes, et contrairement à ce qui est le cas pour les Néo-Meinongiens, le desideratum concernant la création est lui aussi satisfait. Car un fictum en vient à exister (de manière non-spatiotemporelle) seulement après qu’une situation réflexive autour du procès de faire-croire — quoique n’impliquant aucun engagement ontologique et suscitant sa production — a eu lieu. Dans cette situation réflexive, ce procès est vu comme se rapportant à un ensemble donné de propriétés qui est pris pour un particulier (spécifiquement concret).

 


3/ Objections et réponses

Nonobstant son caractère conciliatoire, il y a au moins trois problèmes qui se présentent à la métaphysique syncrétique des entités fictionnelles. Premièrement, le fait de concevoir des ficta comme des entités hybrides faites de quelque type de procès de faire-croire et d’un ensemble spécifique de propriétés semble plutôt contre-intuitif. Deuxièmement, dans la mesure où le Syncrétisme est à son tour une métaphysique hybride qui tente de combiner les avantages du Néo-Meinongianisme et de l’Artificialisme, il paraît hériter également des inconvénients qui sont liés à ces dits avantages, notamment, d’un côté, une prolifération superflue d’entités fictionnelles et, d’un autre côté, une incapacité à expliquer comment les ficta peuvent réellement être des entités créées. Je vais aborder chacun de ces trois problèmes à son tour – la contre-intuitivité ; la surpopulation ontologique ; le créationnisme indigeste.

Pour ce qui est de la contre-intuitivité, le Syncrétiste devrait se résoudre à l’accepter comme une situation inévitable. Le fait qu’il vaudrait mieux pour une théorie comprendre des données intuitives n’implique en rien qu’elle doive elle-même être intuitive. Les données du sens commun ne requièrent aucune théorie du sens commun, mais plutôt une théorie qui sache rendre compte de manière satisfaisante de nos intuitions préthéoriques[21]. Dans ce sens, l’on est libre d’élaborer une métaphysique contre-intuitive pourvu qu’elle se montre fertile en explications. Prenez, par exemple, la métaphysique des nombres naturels en tant que classes des classes, chez Frege. L’individu rencontré dans la rue ne penserait jamais qu’il y a, par exemple, une classe des triplets. Mais, dans la mesure où Frege s’est empressé de supposer que l’on pouvait dériver l’arithmétique de la logique, un tel projet métaphysique s’est avéré très fécond. Dans notre cas, si le fait de concevoir les ficta comme des entités hybrides, comme le soutient le syncrétisme, nous permet en effet d’intégrer toutes les données mentionnées à propos de ces entités, ce qu’est indiscutablement un mérite de la théorie.
Quel est le principal inconvénient dont le Syncrétisme hérite avec les avantages mêmes du Néo-Meinongianisme ? Compte tenu des conditions d’identité strictes que la théorie syncrétique postule pour les entités fictionnelles, elle contrecarre toute parcimonie ontologique. Puisqu’un fictum est le corrélat d’un ensemble de propriétés du point de vue du Syncrétisme, ainsi que le soutient le Néo-Meinongianisme Orthodoxe, alors il suffirait qu’on change, qu’on retire ou ajoute une propriété à l’ensemble donné, fût-ce une propriété particulièrement insignifiante, et l’on obtiendrait une tout autre entité fictionnelle, car l’on aurait un différent ensemble de propriétés différentes. Cela paraît assez peu vraisemblable – si Doyle avait écrit que Holmes habitait 221c, et non pas 221b Baker St par exemple, ou que Holmes avait aussi un autre appartement à l’étage supérieur, ou si Doyle avait même simplement oublié de préciser l’adresse résidentielle de Holmes, le récit se serait rapporté à un autre personnage. A fortiori, de plus, aucun nouveau récit à propos d’une entité fictionnelle donnée ne pourrait donc se faire, car si l’auteur privilégie dans cette nouvelle narration d’autres propriétés nouvelles qui dépassent celles convoquées dans une précédente version, un nouveau fictum advient. Cela semble également peu vraisemblable – c’est plutôt dans la mesure où un personnage s’engage dans de nouvelles aventures qui tendent à dépasser et à faire oublier une aventure précédemment écrite par un auteur donné que nous parlons du succès de ce personnage fictionnel tel que nous le connaissons. Ce point peut être présenté dans des termes encore plus problématiques. Je viens de dire que le principal mérite du syncrétisme est d’inclure toutes les intuitions au sujet des entités fictionnelles. Mais l’idée que de telles entités persistent à travers des changements dans des récits n’est-elle pas elle-même une autre intuition dont le syncrétisme, contrairement à d’autres théories[22], est incapable de rendre compte ?

Encore une fois, le Syncrétiste doit se résoudre à accepter cette situation. Cette fois, en revanche, il devrait démanteler la croyance que les personnages fictionnels persistent à travers différents récits et même à travers différentes versions d’un même récit[23]. Il peut s’avérer qu’à la fois différents récits et différentes versions d’un même récit présentent des éclatements ou des refontes concernant un personnage (character fission or character fusion). L’éclatement d’un personnage se produit quand l’unique et le même personnage fictionnel d’un récit (ou d’une version de ce récit) renvoie à divers personnages fictionnels dans un autre récit (ou une autre version d’un même récit). La refonte d’un personnage est le phénomène inverse, où divers personnages fictionnels dans un récit (ou une version de ce récit) renvoient à un unique et même personnage fictionnel dans un autre récit (ou une autre version d’un même récit)[24]. Ces phénomènes menacent ouvertement l’identité des personnages fictionnels à travers des récits (ou des versions)[25]. Sans doute, cela ne signifie pas que la croyance en la « persistance » est entièrement malavisée, mais plutôt qu’elle doit être réinterprétée.

Premièrement, l’on peut entièrement rendre compte de cette croyance dans sa valeur supposément intuitive, non pas au niveau des personnages fictionnels, mais au niveau des procès de faire-croire n’impliquant aucun engagement ontologique à l’endroit de leurs « protagonistes ». Comme je l’ai dit précédemment, un auteur, lorsqu’il narre un conte, fait croire précisément qu’il y a un particulier spécifique possédant certaines propriétés données. Comme nous le savons[26], cela correspond entièrement à la thèse de la « supposition » antiréaliste (pretense) selon laquelle il n’y a aucun particulier qui existe réellement comme possédant de telles propriétés. Cela dit, rien n’empêche le même auteur, ou un tout autre, de poursuivre le procès de faire-croire sans engagement ontologique plus tard, ou de le prolonger, au point que ce même particulier initialement supposé avoir certaines propriétés en ait d’autres supplémentaires. Ainsi, le niveau du faire-croire sans engagement ontologique, qui n’implique aucun particulier réel, pas même un personnage fictionnel, est tel qu’il peut tout de même donner lieu à la persistance d’un « particulier ». En bref, un narrateur fait d’abord croire qu’il y a un particulier possédant des propriétés données et, plus tard, il fait croire, ou un autre auteur fait croire, que ce même particulier possède d’autres propriétés. Ceci rend compte de l’identité intentionnelle établie non sur l’existence d’un particulier, sachant qu' il n’y en a aucun, mais sur les conditions d’identité d’un procès de faire-croire et de son prolongement[27].

A partir de tels prolongements du faire-croire – une fois produites les situations réflexives appropriées – divers personnages fictionnels émergent ; un nouveau personnage pour chaque et tel prolongement de l’action. Ainsi, en écrivant Roland furieux, L’Arioste prolonge le jeu du faire-croire au point qu’il y a un même particulier ayant certaines propriétés et nommé « Roland », dont Matteo Maria Boiardo nous a fait initialement croire qu’il possédait d’autres propriétés lorsqu’il écrivit Roland amoureux. Un tel procès prolongé du faire-croire n’implique réellement aucun particulier. Pourtant, deux personnages fictionnels différents apparaissent de la version initiale et de la version prolongée : le Roland de Boiardo et le Roland de L’Arioste.
Il semble assez évident, comme l’exemple précédent impliquant deux Roland différents, que le Syncrétisme engage à croire en une pluralité de ficta : une croyance qui n’est pas partagée par d’autres théories métaphysiques des entités fictionnelles. Mais cette surpopulation de ficta ne va pas sans contraintes. Les différents personnages fictionnels qui émergent des différentes versions d’un même récit, ou de récits complètement différents dont les procès de faire-croire sous-jacents sont toutefois connectés de manière appropriée, sont reliés par une relation plus faible que celle d’identité, que j’ai appelée de similarité transfictionnelle. Des personnages fictionnels F et F* sont transfictionnellement similaires ssi le composant du faire-croire de F* est un prolongement du composant du faire-croire de F. Cette démarche présente l’avantage de permettre au Syncrétiste de penser un fictum constant à travers tous les récits correspondants provenant de prolongements du procès de faire-croire initial, que nous désignons comme le personnage générique de tous ces récits. Par conséquent, un personnage générique est le substitut de ce dont d’autres théoriciens aimerait disposer en tant qu’unique fictum persistant au travers des récits donnés ; il est ce que partagent tous les ficta particuliers reliés par une similitude transfictionnelle, et ce à quoi chacun d’eux est connecté respectivement par une autre relation, encore une fois plus faible que celle d’identité, que nous appelons l’inclusion transfictionnelle. Un fictum F est inclus transfictionnellement dans un personnage générique G ssi à la fois le composant de faire-croire et le composant de l’ensemble théorique de F sont respectivement constitutifs du composant de faire-croire et du composant de l’ensemble de G (l’ensemble de G possède toutes les propriétés que contient l’ensemble de F). Cela nous permet de parler non seulement du Roland générique (le Roland de toutes les pseudo-compositions parodiques), mais aussi du Holmes générique (le Holmes de tous les récits de Doyle, et les récits de Holmes par d’autres auteurs, comme par exemple le roman de Jô Soares, Une Samba pour Sherlock), du Faust générique (celui incluant le Faust de Marlowe, le Faust de Lessing, le Faust de Goethe, etc.), et ainsi de suite. C’est ainsi, par ailleurs, que le Syncrétisme devrait procéder, dans la mesure où il hérite de ce qu’il y a de meilleur dans l’artificialisme. Si nous prenons l’exemple des institutions, nous admettons bien que l’Empire romain d’Occident, l’Empire Carolingien, et le Saint-Empire romain soient des institutions numériquement différentes. Pourtant, un air de famille les regroupe toutes, qui nous permet de dire que dans un certain sens, elles étaient le même empire générique.

Néanmoins, le lien entre le syncrétisme et l’artificialisme est problématique. Car le Syncrétisme doit aussi affronter la principale difficulté d’expliquer comment un fictum peut réellement être une entité créée. Comme beaucoup d’Artificialistes esthétiques le concèdent, ce qui se cache derrière la création d’une entité fictionnelle est un procès de faire-croire consistant essentiellement d’une référence supposée à un particulier[28]. Mais la manière dont un fictum émerge de cette référence supposée n’est pas du tout claire. Puisque le procès de faire-croire en question n’implique aucun engagement ontologique, la référence supposée en question n’est pas du tout une référence : en prétendant faire référence à quelque chose, on fait croire que l’on réfère à un particulier, alors qu’un tel particulier n’existe pas dans les faits. Aussi, comme certains l’ont fait ressortir[29], le premier acte de référence à quelque chose, disons dans la toute première phrase d’une histoire racontée par un auteur par exemple, n’est pas suffisant pour penser qu’un fictum a été créé. Bien que Collodi prétende, en écrivant la toute première phrase de Pinocchio, notamment ‘Comment Mastro Cherry, charpentier, trouva un morceau de bois qui pouvait pleurer et rire comme un enfant’, faire référence au charpentier qui fabriqua Pinocchio et fit de lui son prétendu fils à travers ‘Mastro Cherry’, nous ne pouvons y voir une référence à un particulier concret ; a fortiori, aucune référence à un particulier fictionnel ne se produit. En nous appuyant sur l’artificialisme, nous pouvons dire que la création d’une entité fictionnelle à travers une référence supposée ne se produit qu’à la fin du procès de faire-croire en question, une fois que l’auteur est parvenu à la fin de la narration d’une histoire que son public a parfaitement comprise[30]. Mais cela ne nous dit pas pourquoi la fin d’un procès de faire-croire devrait produire le miracle ontologique que le début n’a pas réussi à produire. D’autres astuces, comme faire appel aux intentions créatives des auteurs ou autres, ne semblent pas non plus nous aider davantage[31].

Afin de trouver une solution à ce problème, il me faut affirmer clairement, dès le début, qu’à la lumière de ce que disent parfois les Artificialistes, l’évocation de ‘création’ n’est ici que métaphorique — du moins si ‘créer’ signifie ‘faire advenir quelque chose à l’existence spatiotemporelle’. Un auteur ne crée pas un fictum dans le même sens qu’un charpentier crée une table, ou un pantin en l’occurrence ici. Dans ce dernier cas, un processus causal se produit, qui fait advenir quelque chose à l’existence spatiotemporelle en transformant quelque objet matériel – des morceaux de bois, disons – en une autre chose concrète. Puisque les Artificialistes pensent que les ficta sont des entités abstraites, une telle transformation ne peut pas se produire avec ces dernières, puisqu’elles sont dépourvues de pouvoirs causaux.
Une supposition naturelle, à la lumière de ces observations, est que la ‘création’ d’une entité fictionnelle ne s’avère pas du tout être une création, tout au plus elle s’avère être une forme bien différente de création, notamment une sorte de stipulation[32]. En fait, comme certains Artificialistes – Thomasson surtout – le font ressortir, une telle production est analogue à la « création » qui fait advenir une entité institutionnelle : par exemple une nation – à l’existence (non-spatiotemporelle). Pourtant, les entités institutionnelles ont une force normative ; ce qui fait advenir une entité institutionnelle à l’existence, c’est le fait que quelque chose comme les règles constitutives de Searle, notamment des règles qui constituent le phénomène qu’elles règlent, serve ici de modèle. Respecter de telles règles est ce qui entraîne la subsistance[33] des choses institutionnelles.

De manière quelque peu confuse, certains Artificialistes ont fait appel à la fonction d’exemple constitutif qu’ont de telles règles pour les ficta. Ce que nous pouvons dire, c’est que les Artificialistes déclarent littéralement que c’est de l’ordre d’une vérité conceptuelle qu’en prétendant référer à quelque chose (dans un procès de faire-croire mené à son terme), l’on fait référence à un personnage fictionnel. En d’autres termes plus solennels, une fois que l’on comprend l’essence d’une entité fictionnelle selon eux, soit quelque chose qui est mobilisé par les actes d’une référence supposée, l’on comprend par là même son existence[34]. Toutefois, comme ces Artificialistes le font eux-mêmes ressortir spontanément, la production en question ici est assez analogue à celle des entités institutionnelles, par exemple celle qui fait exister un mariage en proférant quelques mots dans des conditions[35] appropriées. Cette analogie montre ainsi, de manière claire et intuitive, que ce n’est pas un mouvement de type anselmien, partant de l’essence à l’existence, qui suscite de telles productions ontologiques, mais plutôt le fait que les vérités conceptuelles en question font ressortir certaines règles constitutives. Il est conceptuellement avéré que prononcer certains mots dans des conditions données compte pour un mariage, parce que cette énonciation est la manière adéquate pour pratiquer certaines règles constitutives. De manière analogue, un Artificialiste pense qu’il est conceptuellement avéré qu’une référence supposée dans un jeu de faire-croire compte pour un fictum, car ce fictum vient à exister lorsque ce jeu est pratiqué correctement.

Pourtant, même en reformulant les choses du point de vue de l’Artificialiste, le problème principal avec cette manière de voir les choses est que, pour ce qui est des ficta, il ne peut pas y avoir une telle vérité conceptuelle, tant la référence supposée à quelque chose (dans un procès de faire-croire mené à son terme) ne semble pas suffisamment factuelle pour qu’une entité fictionnelle soit engendrée[36]. Par conséquent, la prétendue règle constitutive selon laquelle en faisant correctement référence à quelque chose l’on fait référence à un fictum n’est pas du tout une règle constitutive.
Afin de vérifier si tel est le cas, comparons la référence supposée avec un phénomène similaire, la référence onirique[37]. En rêvant, il peut arriver que l’on fasse référence à quelque chose, et notamment à un particulier concret. Mais cela, encore une fois, est une simple référence imaginaire qui n’implique aucun engagement ontologique, dans la mesure où il n’y a aucun particulier auquel l’on fasse vraiment référence. Le procès de la référence imaginaire en rêve n’établit pas qu’il y a une entité abstraite, une entité onirique (appelons-la) à laquelle on fait vraiment référence. Je peux bien rêver d’un effroyable monstre, que j’appelle « Scary » dans mon rêve, même s’il n’y a aucun particulier auquel je fasse vraiment référence. Le fait que dans mon rêve je fasse référence de manière imaginaire à quelque chose n’établit en rien qu’il y a une entité onirique appelée « Scary » à laquelle je fasse référence maintenant. Ainsi, il ne peut y avoir aucune vérité conceptuelle selon laquelle, en faisant référence à quelque chose dans un rêve, l’on fait vraiment référence à une entité onirique. A fortiori, aucune règle constitutive fondant la production d’une telle entité n’a donc été énoncée. Si tel est le cas (négatif) concernant les rêves, pourquoi le cas analogue du procès de faire-croire devrait-il être traité différemment ? Admettons que le faire-croire implique une reconnaissance méta-représentationnelle, en d’autres mots : le savoir que certaines représentations sont seulement des représentations d’un monde imaginaire. Pourtant, les rêves peuvent impliquer le même type de reconnaissance, comme cela arrive dans des rêves lucides (c'est-à-dire des rêves où l’on sait que l’on rêve). Les rêves lucides, tout comme les rêves non-lucides usuels, n’impliquent aucun engagement ontologique. Mutatis mutandis, c’est aussi le cas pour le procès de faire-croire. Ce n’est pas ainsi que le procès de faire-croire conduit à un engagement envers les entités fictionnelles.

C’est sur ce point que le Syncrétisme entre précisément en jeu. Les Artificialistes ont raison de maintenir que la « création » d’une entité fictionnelle est semblable à la production d’une entité institutionnelle via des règles constitutives adéquates. Mais ils ont tort quant à savoir quand et comment de telles règles sont censées agir. En réalité, ces règles n’impliquent pas le procès de faire-croire comme tel, mais plutôt une situation réflexive qui permet de comprendre ce procès comme impliquant un ensemble de propriétés. Le fait de comprendre un procès de faire-croire comme impliquant un ensemble de propriétés donné, rend possible la production d’une entité fictionnelle eo ipso. Le fait de dire que comprendre le procès de cette manière revient à avoir une entité fictionnelle à disposition est la vérité conceptuelle spécifique agissant comme règle constitutive pour les ficta. Comme je l’ai dit auparavant, comprendre un procès spécifique de faire-croire comme impliquant un ensemble de propriétés nous permet non seulement de nous concentrer sur des deux composants constituant un fictum : un ensemble de propriétés donné et un procès de faire-croire donné. Mais cela nous permet aussi de comprendre que ce même procès rend possible une corrélation entre l’ensemble de propriétés en question et un particulier fictionnel. Comprendre le procès de cette manière équivaut à comprendre ce particulier fictionnel. Une telle compréhension se manifeste dans la profération d’un énoncé vrai impliquant un engagement ontologique comme « F est une entité fictionnelle ». En d’autres mots, même si l’on ne sait pas que l’on comprend ainsi un procès de faire-croire spécifique, cette manière de comprendre se manifeste dans une telle énonciation. Une telle profération vraie est la manifestation de cette même réflexivité. Cette situation réflexive est ainsi entièrement différente de la prise de conscience méta-représentationnelle qu’implique un procès de faire-croire. Comme nous l’avons vu auparavant, cette prise de conscience n’implique aucun engagement ontologique, tout comme les rêves n’impliquent aucun engagement ontologique, car il est question de représentations qui caractérisent le procès de faire-croire spécifique : cette prise de conscience dit que la représentation du monde supposé n’est pas la représentation du monde réel[38]. La situation réflexive, quant à elle, au contraire, est une réflexion conceptuelle qui tend à connecter, à travers le procès de faire-croire qui sert de passerelle, un ensemble de propriétés donné à un particulier fictionnel qui devient son corrélat.

Ceci est le point de divergence qui explique pourquoi, contrairement au faire-croire, les rêves ne débouchent sur aucun engagement ontologique. En effet, il n’y a pas une telle situation réflexive dans les rêves, ce qui explique pourquoi nous n’avons pas de particuliers oniriques. Aucune manière de comprendre le processus imaginaire se produisant pendant le rêve en tant qu’il implique un ensemble donné de propriétés ne se produit. A fortiori, il n’y a pas de manière correcte de comprendre ce processus qui conduirait à la production d’un particulier onirique. Donc, par voie de conséquence en matière de rêve, il n’y a aucun particulier onirique à notre disposition, comme nous le confirme le fait qu’aucun énoncé vrai impliquant un engagement ontologique de type « O est une entité onirique » n’est jamais prononcé.
Si je devais fournir une explication quant à savoir pourquoi il y a une telle asymétrie ontologique entre rêve et fiction, je serais tenté de dire que le rêve est une affaire privée impliquant seul le rêveur, alors que la fiction s’offre au grand public. Dans la mesure où cela est possible, la fiction, mais non pas le rêve, permet à des règles constitutives d’agir. Car, pour que ces règles affichent leur force normative, elles doivent en principe faire l’objet d’un consensus public, comme Wittgenstein (1953) nous l’a fait comprendre. En vérité, cela ne pose aucun problème que celui qui prononce un énoncé vrai faisant appel à un engagement ontologique comme « F est une entité fictionnelle » soit le narrateur se cachant derrière la production de F, ou quelqu’un faisant partie du public. Tout le monde peut percevoir qu’un procès de faire-croire spécifique implique un ensemble donné de propriétés. Par conséquent, tout le monde peut suivre la règle constitutive impliquant qu’une telle perception du procès de faire-croire fasse advenir à l’être un fictum spécifique. En un mot, les ficta sont le résultat de la perception appropriée d’un processus de faire-croire pertinent.

L’on pourrait certainement se demander si la situation réflexive que nous avons évoquée a réellement une portée ontologique. Il y a certainement des formes de supposition (pretense) de second ordre dans lesquelles l’on fait croire qu’il y a des entités fictionnelles. Ainsi, l’on pourrait penser que la profération d’un énoncé vrai où l’on déclare que F est une entité fictionnelle ne peut pas être considérée comme une réelle marque d’engagement ontologique. — Je ne suis pas d’accord avec cette position. Dans une supposition de second-ordre : « F est une entité fictionnelle » n’est pas un énoncé vrai, cet énoncé est seulement vrai du point de vue de la fiction, c'est-à-dire vrai dans le monde de la supposition fictionnelle. En vérité, dans de tels cas, aucune situation réflexive réelle n’a lieu ; il y a seulement la supposition qu’une telle situation réflexive se produit. Si c’est une telle supposition de second-ordre, l’on ne fait que reproduire mimétiquement ce que l’on fait dans une situation réflexive authentique, en d’autres mots sortir de la supposition elle-même[39].[40]


Références

Berto, Francesco (2013). Existence as a Real Property. Dordrecht: Springer.
Braun, David (2005). 'Empty Names, Fictional Names, Mythical Names.' Noûs 39: 596-631.
Brock, Stuart (2010). 'The Creationist Fiction: The Case Against Creationism About Fictional Characters.' Philosophical Review 119: 337-64.
Castaneda, Hector-Neri (1980). On Philosophical Method. Bloomington: Noûs Publications.
Castaneda, Hector-Neri (1989). Thinking, Language, and Experience. Minneapolis: University of Minnesota Press.
Deutsch, Harry (1991). 'The Creation Problem.' Topoi 10: 209-25.
Evans, Gareth (1982). The Varieties of Reference. Oxford: Clarendon Press.
Everett, Anthony (2005). 'Against Fictional Realism.' Journal of Philosophy 102: 624-49.
Everett, Anthony (2013). The Nonexistent. Oxford: Oxford University Press.
Frege, Gottlob (1967). 'Le Nombre Entier.' In Kleine Schriften. Hildesheim: G. Olms: 211-19.
Frege, Gottlob (1986). 'Der Gedanke.' In Logische Untersuchungen. Göttingen: Vandenhoeck und Ruprecht: 58-77. (Translated by Peter Geach and R.H. Stoothoff in The Frege Reader, edited by Michael Beaney. Oxford: Blackwell: 325-45.)
Geach, Peter (1982). 'Intentional Identity.' In Logic Matters. Oxford: Blackwell: 146–53.
Goodman, Jeffrey (2004). ‘A Defense of Creationism in Fiction.’ Grazer Philosophische Studien 67: 131–55.
Ingarden, Roman (1931). Das literarische Kunstwerk, Niemeyer: Tübingen. (Translated by Georges. G. Grabowicz (1973). Evanston: Northwestern University Press.) Kripke, Saul (2011). ‘Vacuous Names and Fictional Entities.’ In Philosophical Troubles. Collected Papers Vol. I. Oxford: Oxford University Press.
Kroon, Frederick (2011). ‘The Fiction of Creationism.’ In Truth in Fiction, edited by Franck Lihoreau. Frankfurt: Ontos: 203–21.
Kroon, Frederick (2013). ‘The Social Character of Fictional Entities.’ In From Fictionalism to Realism,edited by Carola Barbero, MaurizioFerraris, and AlbertoVoltolini. Newcastle upon Tyne: Cambridge Scholars Publishing: 87–110.
Lewis, David K. (1978). ‘Truth in Fiction.’ American Philosophical Quarterly 15: 37–46.
Meini, Cristina and Alberto Voltolini (2010). ‘How Pretence Can Really Be Metarepresentational.’ Mind and Society 9: 31–58.
Orilia, Francesco (2002). Ulisse, Il quadrato rotondo e l’attuale re di Francia. Pisa: ETS.
Parsons, Terence (1980). Nonexistent Objects. New Haven: Yale University Press.
Predelli, Stefano (2002). ‘“Holmes” and Holmes—A Millian Analysis of Names from Fiction.’ Dialectica 56: 261–79.
Priest, Graham (2005). Towards Non-Being: the Logic and Metaphysics of Intentionality. Oxford: Clarendon Press.
Rapaport, William (1978). ‘Meinongian Theories and a Russellian Paradox.’ Noûs 12: 153–80.
Routley, Richard (1980). Exploring Meinong’s Jungle and Beyond: An Investigation of Noneism and the Theory of Items. Departmental Monograph 3. Canberra: Philosophy Department, Research School of Social Sciences, Australian National University.
Sainsbury, R.M. (2009). Fiction and Fictionalism. London: Routledge.
Salmon, Nathan (1998). ‘Nonexistence.’ Noûs 32: 277–319.
Salmon, Nathan (2002). ‘Mythical Objects.’ In Meaning and Truth: Investigations in Philosophical Semantics, edited by Joseph Campbell, Michael O’Rourke, and David Shier. New York: Seven Bridges Press: 105–23.
Santambrogio, Marco (1990). ‘Meinongian Theories of Generality.’ Noûs 24: 647–73.
Sartre, Jean-Paul (1940). L’Imaginaire. Paris: Gallimard. (Translated by Jonathan Webber (2004). London: Routledge.)
Schiffer, Stephen (1996). ‘Language-Created Language-Independent Entities.’ Philosophical Topics 24: 149–66.
Schiffer, Stephen (2003). The Things We Mean. Oxford: Clarendon Press.
Searle, John (1969). Speech Acts. London: Cambridge University Press.
Searle, John (1979). ‘The Logical Status of Fictional Discourse.’ In Contemporary Perspectives in the Philosophy of Language, edited by Peter French, Theodore Uehling, and Howard Wettstein. Minneapolis: University of Minneapolis Press: 233–43.
Searle, John (1995). The Construction of Social Reality. New York: Free Press.
Thomasson, Amie L. (1999). Fiction and Metaphysics. Cambridge: Cambridge University Press.
Thomasson, Amie L. (2003). ‘Fictional Characters and Literary Practices.’ British Journal of Aesthetics 43: 138–57.
Van Inwagen, Peter (1979). ‘Creatures of Fiction.’ American Philosophical Quarterly 14: 299–308.
Voltolini, Alberto (2006). How Ficta Follow Fiction. Dordrecht: Springer.
Voltolini, Alberto (2009). ‘The Seven Consequences of Creationism.’ Metaphysica 10: 27–48.
Voltolini, Alberto (2012). ‘Crossworks ‘Identity’ and Intrawork* Identity of a Fictional Character.’ Revue Philosophique de Louvain 66: 561–76.
Walton, Kendall (1990). Mimesis as Make-Believe. Cambridge, MA: Harvard University Press.
Wittgenstein, Ludwig (1953). Philosophical Investigations. Oxford: Blackwell.
Wolterstorff, Nicholas (1980). Works and Worlds of Art. Oxford: Clarendon Press.
Yagisawa, Takashi (2001). ‘Against Creationism in Fiction.’ Philosophical Perspectives 15: 153–72.
Zalta, Edward (1983). Abstract Objects. Dordrecht: Reidel.





[1] Dans cette manière d’avancer les choses, je rejoins Thomasson (1999).

[2] Une exception notable à cela est Everett (2005, 2013).

[3] Par exemple, la métaphysique intentionnaliste des entités fictionnelles qua (en corrélation avec) des entités de l’imagination à la Sartre (1940) peut être prise pour une variante de l’artificialisme esthétique, en particulier chez Thomasson (1999) ; la métaphysique des ficta en tant que personnes-types de Wolterstorff (1980) peut être prise pour une variante du Meinongianisme Non-Orthodoxe.

[4] Les Possibilistes se divisent en deux catégories. Ceux qui, inspirés par le réalisme modal de Lewis, considèrent les ficta comme des entités liées au monde, mais qui existent dans des mondes impossibles qui sont différents du monde effectif. Quant à des éventuels doutes pour savoir si Lewis lui-même (1978) doit être rangé de manière légitime dans cette catégorie des Possibilistes, voir Sainsbury (2009 :82-7). Priest (2005) défend l’idée d’un domaine fixe dans l’approche des entités fictionnelles, selon laquelle un seul et même fictum n’existe pas dans le monde effectif, mais il existe pourtant dans quelque autre monde presque (im)possible. Si les propriétés convoquées dans la narration donnée sont compatibles, les mondes dans lesquels un fictum existe sont possibles ; si ce n’est pas le cas, ces mondes sont impossibles. Voir aussi Berto (2013).

[5] Rapaport (1978), Parsons (1980), Routley (1980), Castaneda (1989) peuvent tous être rangés parmi les Néo-Meinongiens orthodoxes. Parsons et Routley pensent que les propriétés qui appartiennent à l’ensemble donné à une fiction sont des propriétés spéciales, des propriétés nucléaires, qui sont à distinguer des propriétés extranucléaires, lesquelles sont des propriétés qualifiant aussi des ficta, mais qui toutefois n’appartiennent à aucun ensemble se rapportant à une fiction. Castaneda et Rapaport pensent plutôt qu’un seul et un même type de propriétés est attribué comme prédicat aux ficta, mais que les propriétés appartenant à l’ensemble sont prédicatives de manière interne, tandis que celles n’appartenant pas à l’ensemble sont prédicatives de manière externe. Castaneda pense, en outre, qu’un fictum ordinaire est le conglomérat d’un ensemble de corrélats – les objets meinongiens ou les guises, comme il les appelle – liés ensemble par une relation spéciale plus faible que la relation d’identité et qu’il désigne comme une consociation.

[6] Zalta (1983), qui est le principal défenseur d’une telle approche, pense que les propriétés caractérisant un fictum en sont prédicatives de manière interne – elles sont encodées, comme il le dit. L’encodage est, pour lui, un mode de prédication primitif n’ayant rien à faire avec l’appartenance à un ensemble.

[7] Cette idée est préfigurée par Santambrogio (1990).

[8] Evans (1982) appelle un tel processus un jeu de faire-croire existentiellement créatif (à distinguer des processus de faire-croire ontologiquement engagés, c’est-à-dire des jeux de faire-croire existentiellement conservateurs, qui affectent particulièrement des particuliers ordinaires).

[9] L’artificialisme esthétique trouve son origine dans les idées originales d’Ingarden (1931), de Kripke (2011), et de Van Inwagen (1979). De nos jours, c’est la métaphysique la plus populaire parmi les réalistes au sujet des ficta. Cf. par exemple Braun (2005), Goodman (2004), Predelli (2002), Salmon (1998, 2002), Schiffer (1996, 2003), Searle (1979).

[10] Cf. par exemple Parsons (1980 : 28).

[11] Comme Thomasson (1999 : 68) le reconnaît.

[12] Ou au moins des propriétés se rapportant à celles convoquées dans un tel processus (cf. Voltolini, 2006 : 90 ff).

[13] Castaneda (1989) peut être considéré comme une exception, car l’on peut prendre son opérateur d’individuation qui dégage une forme de l’ensemble des propriétés comme une opération mentale agissant directement sur les propriétés appartenant à l’ensemble donné (cf. Orilia [2002 : 148]). Si elle est évaluée correctement, cette proposition peut être convenablement développée dans les termes de la présente proposition. Voir immédiatement à la suite dans le texte.

[14] Voir encore Voltolini (2006 :105)

[15] Cf. Voltolini (2006 : Chapitre 3).
[16] Comme cela a été mis en avant de manière forte par Frege, qui arguait précisément de l’inefficacité causale des Gedanken, qua abstracta, dans les mêmes lignes que celles suggérées ici pour les ficta. Cf. (1986 : 370-3), (1967 : 212).
[17] En fait, pour le syncrétisme, la découverte d’une autre version d’une histoire ne contraint même pas quelqu’un à réviser l’attribution d’une propriété à un fictum donné ; elle nous permet de rapprocher ce fictum d’un autre fictum, avec lequel il est généralement admis qu’il entretient quelque lien, tout en ayant des propriétés partiellement différentes. Nous développerons ce point plus tard.

[18] Comme Sainsbury (2009 : 82-7) l’a montré de manière convaincante, cela soulève des doutes quant au fait que, pour Lewis (1978), les ficta soient vraiment des possibilia. Car Lewis semble résoudre le problème de l’incomplétude des ficta en disant qu’il y a une propriété P telle qu’il n’est pas donné que, selon le récit donné, un fictum possède P, et il n’est pas non plus donné que selon ce récit, un tel fictum ne parvient pas à posséder P. Mais cela peut impliquer qu’il y a des mondes possibles où ce fictum ni ne possède P, ni non plus ne parvient à posséder P, ce qui remet en cause le caractère possible de cette entité.

[19] Cf. Priest (2005 : 119-20, 142).

[20] Cf. par exemple Thomasson (1999 : 36-7, 107-8).
[21] Les Artificialistes soutiennent parfois que leur métaphysique est une métaphysique du sens commun, car elle consiste en une simple manière de résumer les intuitions irréfutables du sens commun (cf. Thomasson, 2003). Mais cela semble être une ruse rhétorique.
[22] L’artificialisme esthétique essaie de rendre compte de l’intuition de la « persistance » en fournissant au moins des conditions nécessaires pour l’identité transfictionnelle d’un personnage fictionnel. Cf. Thomasson (1999 : 68).

[23] Car pour un Syncrétiste, les récits sont des ensembles de propositions et les versions d’un récit aussi, il n’y a pas de distinction métaphysique profonde entre les récits et les versions. Nous avons tendance à désigner, pour des raisons pragmatiques, un ensemble de propositions comme la nouvelle version d’un récit plutôt que comme un récit complètement nouveau (cela parce qu’un auteur donné projette, non pas d’écrire un autre récit, mais simplement d’affiner un récit déjà écrit).  

[24] Pour des exemples concrets d’éclatement et de refonte d’un personnage, voir Voltolini (2012).

[25] Il est difficile d’éliminer des cas comme ceux marginaux en invoquant quelque chose comme les intentions des auteurs d’éparpiller ou de fondre les personnages fictionnels. Car de telles intentions peuvent être manifestement annulées. Par exemple, en écrivant une nouvelle version d’un récit, un auteur peut vouloir assigner une double personnalité à un personnage. Mais les lecteurs peuvent ne pas comprendre cette intention et peuvent prendre ces deux personnalités comme équivalentes à deux différents personnages fictionnels. Dans un tel cas, il y aurait eu l’éclatement d’un personnage, nonobstant les intentions contraires de l’auteur.

[26] Cf. par exemple Evans (1982), Walton (1990).

[27] L’identité intentionnelle se manifeste en particulier dans un discours intentionnel, comme Geach (1982) l’a montré de manière célèbre.
[28] Cf. par exemple Schiffer (1996, 2003), Thomasson (2003).
[29] Cf. par exemple Brock (2010 : 357-9), Yagisawa (2001 : 155).

[30] Comme Thomasson (1999 : 7, 140 n. 3) le dit, le procès de création peut être diffus.

[31] Cf. encore Brock (2010). Pour d’autres arguments contre le créationnisme cf. Kroon (2011, 2013). Thomasson semble fournir une explication alternative quand elle postule une forme créative d’intentionnalité et soutient que la première pensée présentée par un auteur est dirigée de manière créative sur un personnage fictionnel (1999 : 90). Mais, comme je l’ai souligné dans Voltolini (2006 : 74), s’il y a quelque chose comme l’intentionnalité créative, elle peut seulement être dirigée vers un objet intentionnel, qui n’est pas encore une entité fictionnelle selon les arguments de Thomasson elle-même. Donc Thomasson nous doit encore une explication quant à  savoir comment une entité initialement pensée dans une pensée créative donnée peut plus tard devenir un personnage fictionnel.

[32] Comme Deutsch (1991) l’a envisagé en premier. Brock (2010 : 343) met en valeur que, en tant que stipulation, la création selon Deutsch n’est pas une réelle création. Puisque je crois que quand les abstracta sont en jeu, la création réelle n’est pas en jeu, je suis entièrement d’accord avec lui sur sa conclusion. Mais l’on doit aussi ajouter que la stipulation de Deutsch n’est pas non plus une réelle stipulation, du moins si une stipulation a une portée ontologique seulement dans la mesure où elle a une force normative et une valeur performative. Tandis que la stipulation de Deutsch n’a pas une telle portée : en stipulant que des phrases impliquant quelque fiction sont vraies, un auteur esquisse une réalité préexistante ayant déjà les caractéristiques stipulées.
[33] Cf. Searle (1969, 1995).

[34] Cf. Schiffer (1996, 2003), Thomasson (2003).

[35] Cf. Thomasson (2003 : 151).
[36] Que l’inférence à partir d’une référence supposée à des ficta ne soit pas du tout une vérité conceptuelle devrait être établi par le fait que, comme Everett (2013 : 132) l’a fait ressortir, les Antiréalistes défendant la thèse de la supposition à propos des ficta partagent assurément notre notion d’entité fictionnelle, mais pensent pourtant qu’une référence supposée n’a pas de portée ontologique. Comme je l’ai dit ailleurs (Voltolini, 2006 : 100 n. 24), je pense que les Artefactualistes s’égarent en assimilant de manière erronée l’inférence mentionnée ci-dessus à des transformations de type produisant pour ainsi dire « quelque-chose-à-partir-de-rien » : c'est-à-dire nécessairement des énoncés a priori biconditionnels vrais, de type par exemple « N est F ssi N a la propriété F ». (Cf. encore Schiffer, 1996, 2003 ; Thomasson, 2003). De tels énoncés biconditionnels peuvent être légitimement conçus comme des vérités conceptuelles qui nous engagent à croire en l’existence de certaines entités, ou propriétés en l’occurrence ici. Dans un énoncé biconditionnel, si l’un des deux termes engage à croire en quelque chose, l’autre terme fait de même. 

[37] Pour une des premières comparaisons entre le « faire-croire » et le « rêver », voir Walton (1990 : 43-50). Cette comparaison est particulièrement forte d’un point de vue sémantique, car et le faire-croire et le rêve impliquent un changement contextuel pour les expressions données (des termes qui, en réalité, ne font référence à rien font référence à quelque chose dans le contexte d’un faire-croire ou d’un rêver). La différence qui sépare de tels phénomènes est psychologique : du moins, contrairement aux rêves usuels, le faire-croire implique une reconnaissance méta-représentationnelle. Pour plus de détails sur ce sujet, cf. Meini et Voltolini (2010).
[38] Cf. encore Meini et Voltolini (2010).
[39] Il nous est donné de sortir d’une supposition de second-ordre en faisant de l’énoncé « F est une entité fictionnelle » un énoncé réellement vrai, non seulement fictionnellement vrai. Seulement alors, à travers « F », nous ferons référence à une entité fictionnelle. Car, à l’intérieur d’une supposition de second-ordre, la supposition « F » ne fait toujours pas référence à quelque chose, elle ne fait que référer, par un faire-croire, à une entité (fictionnelle). Cf. Voltolini (2009).

[40] Pour plus d’éléments à ce sujet, cf. Voltolini (2009). Je remercie Carola Barbero, Harry Deutsch, ainsi qu’un correcteur anonyme pour leurs importants commentaires portant sur une version précédente de ce chapitre.

Hôtel Cambaceres- Montpellier

Pièces mécaniques en chocolat - Lucca

..

..